Alain Noël : une vie donnée avec joie


Alain, qui es-tu ?

JPEG - 28.6 ko
A Angers

_ Je suis né en 1947 à Margès à proximité de Romans/Isère dans la Drôme. Mes parents étaient agriculteurs et nous étions six enfants, trois filles et trois garçons.

Tu as travaillé dans l’agriculture, comme tes parents ?
Non, dans notre région, l’industrie de la chaussure était encore prospère : j’y ai fait mon apprentissage, puis j’ai travaillé en usine durant trois ans. Aujourd’hui, les entreprises sont moins nombreuses, la région est sinistrée au point de vue industriel.

Quel sera le « déclic » ?
Je fais partie d’une aumônerie de jeunes dont l’aumônier Jean Bolomey devient par la suite mon accompagnateur spirituel. En 1974 a lieu le concile des jeunes de Taizé. Le démarrage de ma vocation est la vie en petite fraternité avec Jean Bolomey (prêtre au travail) et trois jeunes (moi-même, un autre travaillant dans la chaussure et un menuisier). C’étaient des jeunes de Taizé venus faire un stage en milieu populaire.

Ce n’est pas la chaussure qui va te faire rencontrer les déchaussés, les capucins ?
Non ! Vu que je désire à la fois vivre en fraternité, vivre pour les pauvres et être proche d’eux, mon accompagnateur spirituel et d’autres me conseillent de prendre contact avec la fraternité des capucins de Crest, dans la Drôme. À l’invitation des capucins de Crest j’entre en relation avec les capucins de Toulon. Ils avaient raison de me rapprocher de Toulon, car cette fraternité me rappelait beaucoup celle de Taizé.

Ne peut-on pas dire qu’avec cette fraternité de Toulon ce fut le coup de foudre ?
Oui... En juin 1978 je demande à entrer chez les frères mineurs capucins. Je marche dans les pas de François d’Assise en effectuant la route d’Assise de l’été 1978. En deux mois, je réalise mon postulat ; j’entre au noviciat en septembre 1978 à Guingamp. Nous sommes cinq novices capucins et deux novices franciscains, avec comme maître des novices le frère Joseph Coz, et un des frères aînés, qui nous a marqués et a marqué beaucoup de personnes, le frère Léon Robinot.

Et après le noviciat ?
Je suis nommé à Villeurbanne (près de Lyon) de 1979 à 1981 où je suis les cours de l’I.P.E.R. Après ces deux années d’études je rejoins la fraternité de Toulon où j’assiste au démarrage de la Diaconie du Var fondée par Gilles Rebèche. Il a 18 ans quand il commence un chemin avec notre fraternité de capucins et A.T.D. quart-monde. Il est soutenu par son évêque, qui transgresse la loi du droit canon fixant l’âge requis pour être ordonné diacre permanent à 35 ans minimum : Gilles est ordonné diacre permanent à 25 ans.

JPEG - 20.3 ko
A Bourg-en-Bresse

_ Durant ce temps, en fraternité à Toulon, je travaille comme manutentionnaire à Intermarché. Après 6 ans, je suis élu conseiller du provincial de la province de Lyon et nommé gardien à Vénissieux.
J’y reste deux ans et lorsque la fraternité du noviciat interprovincial est établie à Bourg-en-Bresse, à la demande de mon provincial, je la rejoins. Tout en faisant partie de l’équipe d’encadrement du noviciat, je fais connaissance avec l’association Tremplin et je vais travailler à la halte de nuit et à la halte de jour pour accueillir les sans domicile fixe.

Une page importante dans ta vie se tourne à ce moment-là, peux-tu en parler ?
Oui ! En 1996, pour cause de santé, Maman doit entrer en maison de retraite. Au retour de chacune de mes visites, je ne me sens pas bien car je vois que ma mère n’est pas bien, qu’elle est triste. Intérieurement, j’ai le projet d’aller vivre avec elle en appartement... J’en parle en communauté, au provincial, à différentes personnes. Puis, en conscience, je prends la décision de chercher un appartement et d’y vivre avec ma mère, pour la soigner.

JPEG - 37.4 ko
Une sortie sportive, avec des SDF

_ Durant ces années, je suis rattaché à la fraternité de Crest puis à celle de Montpellier. Je ne quitte pas le monde des sans domicile fixe car je suis engagé à l’Association Le Rebondit établie à Romans.
En 2005, ma mère décède et j’appelle immédiatement le provincial, pour le prévenir du décès, mais également pour lui redire toute ma disponibilité à rejoindre une fraternité. Je suis ainsi nommé à Montpellier.

En 2006, tu es nommé gardien de ta fraternité de Montpellier ; après quatre années, pourquoi quittes-tu Montpellier pour la fraternité d’Angers ?
J’avais côtoyé les sans domicile fixe durant trente ans. Cet été 2010, j’arrête mon engagement à la halte solidarité. Les neufs ans passés avec ma mère m’avaient ouvert le regard sur la solitude des personnes âgées. De plus, je me sentais redevable d’une dette vis-à-vis de mes frères capucins qui m’avaient permis de m’occuper de ma mère et je désirais leur rendre la monnaie de leur pièce. C’est pour tout cela que j’étais heureux de partir pour Angers et non pas, comme j’ai pu le dire à mes frères de Montpellier, « heureux de les quitter ».

« Laisser d’autres continuer l’action apostolique commencée, quitter un lieu d’implantation ou un centre de soins, une école, son monastère... sont des démarches douloureuses tant pour les personnes qui avaient tout donné pour ces projets que pour les institutions. Il y a comme une perte de soi, ou pour le moins d’une partie de soi, qui laisse dans la fragilité, surtout si tout avait été mis dans l’action et le « faire ». Dépasser cette situation n’est pas facile, ne relève pas seulement de la volonté ou de la raison ; là encore la démarche spirituelle est fondamentale pour opérer ce lâcher-prise, mais celle-ci doit être accompagnée par l’amitié, la parole partagée, l’écoute et la patience.
Quitter un engagement et donner à des plus jeunes la possibilité de s’investir à leur tour ne signifie pas ne plus être présent ou décrocher de la vie apostolique. Les chiffres qui concernent le vieillissement de la société européenne dans son ensemble nous permettent de mieux situer nos lamentations sur le vieillissement, mais aussi de découvrir qu’il y a de nouvelles couches sociales à évangéliser, des propositions nouvelles à faire pour cette période de plus en plus longue après la vie professionnelle, des manières d’être attentifs aux autres dans des situations de maladies longues...
Comment les religieux(ses) « à l’âge de la retraite » vont-ils se faire proches de leurs contemporains et être une source de réconfort et de vitalisation pour eux ? Comment les rejoindront-ils dans les maisons spécialisées et dans leur solitude ? Être de son temps ne serait-ce pas, pour une part, être proches des personnes âgées, groupe de plus en plus important dans notre monde ? » Jean-Claude Lavigne "Pour qu’ils aient la vie en abondance, la vie religieuse", éd. du Cerf, Paris, 2010

Comment as-tu pu conjuguer les deux engagements de ta vie religieuse : service des plus pauvres, et service des frères à travers la formation et diverses responsabilités ?
Nous aimons tous plus ou moins aller au devant des demandes. Individuellement tout le monde peut le faire, mais dans un projet fraternel tout cela s’amenuise.
Dans notre société, il nous faut faire attention à l’individualisme qui est plus présent qu’on ne peut le penser. Il nous faut faire attention à ne pas défendre à tout prix notre propre projet ; oui, il nous faut apprendre à vivre la fraternité. C’est là notre premier témoignage, à nous frères mineurs capucins, et notre première mission, comme aimait à nous le rappeler notre ancien ministre général, notre frère John Corriveau.

Interview par F. Dominique Sauvenier