Ce sont ces humiliés qui ne peuvent plus avancer, les crucifiés du monde et tous les paralysés de l’histoire que Jésus invite à venir avec lui pour vivre l’Évangile. Il croit en eux et à leur possibilité d’adhérer à la Bonne Nouvelle. Et cette inversion des logiques le fait rire et il bénit ce renversement de situation.


Homélie pour la fête de Saint François d’Assise – Paris, couvent des frères mineurs, rue Marie-Rose, 4 octobre 2011

En ce temps-là, Jésus prit la parole, et dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, je te loue de ce que tu l’as voulu ainsi. Toutes choses m’ont été données par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ; personne non plus ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler. Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et recevez mes instructions, car je suis doux et humble de cœur ; et vous trouverez du repos pour vos âmes. Car mon joug est doux, et mon fardeau léger. (Mt 11, 25-30)

Au début, il y a un fardeau. Le poids, la pesanteur : personnelle et institutionnelle, économique et même religieuse. Le fardeau qui empêche d’avancer, qui épuise et abaisse, qui humilie et bloque tout. Le fardeau qui en fait déshumanise et transforme les humains en bête de somme. Les images de ces enfants employés dans les mines, de ces femmes qui transportent de piles de briques ou des brocs d’eau pesants font écho à ce terme. Fardeau aussi que les étiquettes, que les enfermements des autres dans leur identité nationale ou religieuse, dans leur passé et leur échec. Nous faisons tous l’expérience du fardeau et parfois nous l’imposons nous-mêmes aux autres, rajoutant à leurs douleurs nos propres violences et nos préjugés, rajoutant à leur difficulté à vivre notre mépris plus ou moins conscient, notre supériorité intellectuelle ou notre facilité à parler qui les écrasent, alourdissant ce qu’ils ont à porter pour survivre aux limites de la vie et de la mort. Ce sont ces humiliés qui ne peuvent plus avancer, les crucifiés du monde et tous les paralysés de l’histoire que Jésus invite à venir avec lui pour vivre l’Évangile. Il croit en eux et à leur possibilité d’adhérer à la Bonne Nouvelle. Et cette inversion des logiques le fait rire et il bénit ce renversement de situation.

Il y a au centre le joug. S’il évoque, pour nous les modernes, l’esclavage ou la domination des forts sur les petits, ce n’était pas le cas au Proche-Orient et dans les sociétés agraires. Le joug est ce qu’on plaçait derrière les cornes ou sur les épaules des animaux de trait pour faire avancer plus facilement la charrue ou la charrette. Le joug c’est ce qui permet d’avancer, d’optimiser la force. C’est le contraire du fardeau puisque, avec lui, le mouvement est possible et la charge trop lourde peut être déplacée. Jésus propose un joug léger qui permet d’avancer malgré les charges qui accablent. Sa parole et sa personne constituent ce joug qui fait éclater les enfermements, qui libèrent des paralysies. Ce joug donne une force à ceux qui ne croient plus en eux, enfoncés qu’ils ont été par les autres et les systèmes de promesses ; il donne une force aux petites gens dont parle l’Évangile. Non pas une force pour prendre la place des forts et des rusés mais pour aller plus loin qu’eux car l’image du joug est celle du déplacement, des traversées. Plus loin que le simple renversement, les anathèmes, le mépris ou même l’indifférence.

A la fin, le fardeau est devenu léger et ressemble au joug. Il n’a pas disparu comme ne disparaissent pas les difficultés de l’existence, l’injustice et la violence, la douleur et les chagrins. Rien n’a disparu, mais parce que tout a été mis en mouvement, le poids n’a plus la même importance. L’image utilisée par Jésus permet dans le réalisme de nous ancrer dans l’espérance. Nous ne sommes pas dans une utopie où tout serait léger, badin, sans importance ou à relativiser par rapport aux promesses du ciel. Nous sommes avec Jésus dans ce réalisme qui affirme qu’avec l’œuvre du Père qui révèle le chemin vers lui, des forces nouvelles sont données pour repenser et reconstruire la vie, autrement, dans la fraternité et la simplicité. Pour aller plus loin que les clivages qui semblent éternels. Ce mouvement du fardeau au joug et du joug au fardeau devenu plus facile à faire bouger, la figure de François en est une icône vivante. Dans les détresses de son siècle, François apparaît comme le porteur du joug de Dieu ; il est celui qui met en route ce qui semblait mort et gelé : les pauvres deviennent les seigneurs qu’il faut honorer, les lépreux sont embrassés, les loups perdent leur férocité, la création est appelée au meilleur d’elle-même. François introduit aussi du mouvement dans une vie religieuse et ecclésiale qui semblait figée. Mais le fardeau ne se laisse pas facilement déplacer, y compris dans la famille religieuse de François elle-même. Le fardeau est cependant devenu un peu moins lourd pour ceux et celles qui ont été reconnus dans leur dignité par François et ses amis et l’Église s’en est trouvée renouvelée. Les villes ont accueilli ce message nouveau d’une vie religieuse pauvre et libre, joyeuse et fraîche.

Il est un domaine où François a été le joug au service d’une vitalité inédite, c’est celui du dialogue inter-religieux. Et vingt-cinq ans après la rencontre mémorable d’Assise, à la veille d’une prochaine rencontre entre croyants de confessions différentes, il est heureux de faire mémoire de l’ouverture que François a faite entre les musulmans et les chrétiens lors de la rencontre de 1219 avec le sultan Malik-al-Kamil, même si à première vue les ostracismes mutuels n’ont pas cessé et hélas ne cessent pas. Mettre en mouvement ce qui résiste, ce qui est crucifié, en se tournant vers la Croix qui sauve et restaure ce qui est effondré, en mêlant son corps à la Croix de Jésus, c’est ce que François nous invite encore à vivre aujourd’hui. C’est là que se joue pour le Monde, pour l’Église et pour chacun de nous l’entrée dans la Vie, celle qui est la manifestation la plus éclatante de la tendresse de Dieu. La Croix se révèle le vrai joug. Que François nous aide à le prendre joyeusement.

Fr Jean-Claude Lavigne, dominicain, Prieur du couvent de l’Annonciation de Paris