Centenaire des soeurs clarisses

lettre de l’abbesse de Foligno (Umbria, Italie)


S. Chiara 2012

Clôture du Centenaire de la Consécration de Claire

Tuum semper videns principium… (2LAg 11)

Vois-tu le Roi de la gloire
que j’aperçois, ô ma fille ?
(LegsC 46, PrCan 4,19)





Très chères sœurs,

Cette année encore, ma réflexion se laisse guider par une image : c’est le gonfalon du quatorzième siècle de la peste d’Assise de Nicolò di Foligno, dit l’Alunno, qui fut un temps dans la Basilique de St François et à présent à Kevelaer en Allemagne. L’image est éloquente dans sa façon de faire allusion à la force de l’intercession. Les saints : hommes de la terre et du ciel, passionnés pour le Christ et pour l’homme, pour son histoire toujours en travail. Leur communion dans le mystère du Christ est force et consolation pour nous, Eglise en chemin parmi les tribulations du monde et les consolations de l’Esprit (cf LG 8). Dans cette communion Claire, tellement sensible à ce mystère (cf. RsC 3,14 ;TestsC 75 ; Ben 9-10) et François. Leur image est une lecture en profondeur de la différence de leur don et justement en ceci de leur réciprocité. Les paumes de François sont toutes les deux tournées vers la ville d’Assise qui s’étend en bas, à leurs pieds, terme de leur intercession, petite face à tant de calamités et pourtant grande dans la bénédiction de François mourant qui l’a rejointe (cf. LP 99 ; SP 124, Fioretti, quatrième considération sur les stigmates), et gardée par la prière de Claire (PrCan 3,19 ; 7,6 ; 9,3 ; 12,8 ; 14,2 ; 18,6 ; LegsC 23). Elles sont le signe de sa vocation et mission de frère mineur, tout donné au bien des frères, vivant pour tous (Lm 5). Les paumes de Claire jointes, pointées vers le haut, confiantes envers l’unique aide et soutien, celui de ‘son’ Christ, c’est dire sa vocation contemplative et sa mystérieuse fécondité. Différence, donc, mais communion dans la profondeur du regard ardent, tendu vers le trône de la grâce (cf He 4,16), le Christ Seigneur, le pauvre Crucifié, Roi de la gloire. Dans ce regard, leur communion. Entre la terre et le ciel, la communion des saints ; entre les saints et le Christ, Marie, la Vierge vêtue de blanc, la Mère de miséricorde, médiatrice de grâce : une main tournée vers le Christ, l’autre vers Claire et François. C’est elle qui précède et c’est elle notre Mère, avocate de notre Ordre (cf LM 3).

Avec la solennité de notre mère Sainte Claire de cette année 2012 se clôt le temps du Centenaire, qui nous a permis un long regard sur l’expérience de Claire, sur les modalités concrètes à travers lesquelles le doigt de Dieu, l’Esprit du Seigneur, dans le cœur de cette femme, toujours plus docile à la grâce, a pu écrire l’Évangile. Les paroles et les œuvres, les gestes humbles, quotidiens, tout au plus connus de Dieu seul, qui ont formé la trame d’une vie, se sont dévoilés au moment du transitus, comme tissu très précieux de foi très transparente, mariale : l’habit le plus intérieur de Claire.
Pouvoir regarder longuement cette beauté opérée par l’Esprit dans une créature, Claire de nom et par grâce (cf BCan 1-3), a été le sens du parcours qui nous a conduits à la célébration de 2011/2012. Un temps qui a été une possibilité pour nous d’un contact plus approfondi avec cette expérience de Claire et de profonde gratitude. Et la gratitude suppose toujours la conscience d’un don reçu gratuitement et par conséquent de responsabilité. En effet, nous sommes débitrices de la ‘grâce de nos origines’, pour nous appliquer l’expression utilisée par le Ministre général à l’occasion du Centenaire de l’approbation de la Première règle franciscaine (2009). Origines d’où a jailli une longue histoire qui est histoire de sainteté. ‘Grâce’, parce que nous sommes devant une œuvre dont Dieu est le protagoniste, ‘origine’ qui n’est pas tant un début chronologique, un ‘avant’ temporel, un fait commencé dans le passé et achevé dans le passé, qu’un événement qui est en lui-même fondement et principe : de lui jaillit une histoire, un avenir. C’est ce qu’entend Claire et ce qu’elle exprime avec beaucoup de précision dans la seconde Lettre, aux versets 11ss : Rappelle-toi ton projet, sois comme une autre Rachel, ne perds pas de vue ton origine, tiens ce que tu tiens, fais ce que tu fais, et ne l’abandonne pas ; mais, d’une course rapide, d’un pas léger, sans trébucher ni même que la poussière n’atteigne tes pieds, sûre, joyeuse et allègre, emprunte sans crainte le raccourci de la béatitude. L’adjectif ‘notre’, enfin, dit la conscience d’une appartenance. Cet événement nous a rejointes, elle fait partie indissolublement de nous-mêmes. Nous ne pouvons pas parler de nous sans parler de cette grâce qui, depuis l’origine, est arrivée jusqu’à nous, a croisé notre désir et notre existence aujourd’hui, et à laquelle il est possible de retourner constamment, non pas avec la nostalgie d’un passé perdu, mais avec la conscience d’un don qui rencontre notre présent.
Tout au long de cette dernière année, le regard est resté fixé sur le moment fondateur du choix évangélique de Claire : la fuite dans la nuit, le geste de rupture qui a marqué pour elle dans les débuts la ‘connaissance de la grâce’ (cf Ph 3 ; 2Co 8,9). Et dans le courage de ce geste, toutes nous y sommes nées, dans la maison de Marie, qui nous a engendrées et qui nous engendre continuellement au Christ comme Claire, comme François. Les années qui ont immédiatement précédé nous ont permis d’en revisiter l’expérience spirituelle, dans ses nœuds centraux : la vocation ou ‘conversion à Jésus Christ’ selon l’expression des Sources, comme renversement des valeurs de l’existence – de la nobilitas à la vilitas, de la solitude à la fraternitas – et une nouvelle modalité de ‘se tenir dans la vie’ ; la contemplation, c’est-à-dire sa ‘connaissance du Christ’ et les modalités de cette connaissance par le chemin du désir, de la préférence et de cette attraction qu’exerce la beauté ‘renversée’ du Crucifié, ‘le plus beau des enfants des hommes’ devenu pour nous ‘le plus vil des hommes’ (2LAg 20) ; puis la ‘très haute pauvreté’, qui est tout un avec l’existence de Claire, qui l’a vécue dans un parcours toujours plus profond et exigeant au long des étapes de sa vie où elle a toujours appris à laisser l’initiative à Dieu et qui l’a conduite à vivre cette ‘sainte unité’ qui est le fruit de la ‘sainte opération de l’Esprit’ qui, de même qu’il fait de l’âme fidèle l’empreinte de la Mère de Dieu dans ses relations avec le Dieu un et Trine, de même il fait de plusieurs le Corps vivant du Christ.
Pourquoi ce long regard sur Claire, si ce n’est afin que nous puissions nous aussi devenir ce que nous regardons ? Le regard a toujours une qualité transformante et Claire elle-même nous l’atteste dans ses Ecrits, traversés par le thème du ‘voir’ jusqu’au sommet de la quatrième Lettre : le miroir personnel qui est Jésus Christ : place ton esprit devant le miroir d’éternité, place ton âme devant la splendeur de la gloire, place ton cœur devant la figure de la divine substance et par la contemplation, transforme-toi en l’image même de la divinité (cf. 3LAg 12-13).
En cette femme de Dieu, l’écoute obéissante s’est toujours conjuguée, du début à la fin, avec sa modalité de ‘voir’. Dans l’Audite poverelle – ces paroles simples, mais dans lesquelles d’après la Légende de Pérouse (45) François se proposait de manifester aux sœurs d’alors et pour toujours son idéal, donc ce qui lui tenait le plus à cœur – la première parole est l’invitation à l’écoute, qui seule rend véritablement pauvre et qui fait de toute la vie, jusque dans la mort, un geste d’obéissance filial et marial, mais pour ouvrir à un ‘voir’ : ne regardez pas à la vie du dehors. Et Claire mourante ‘voit’ le Roi de la gloire. Pas une autre gloire que celle du Christ pauvre et crucifié, aux pieds duquel François l’a conduite afin que sa vie ne devienne pas autre chose que de L’écouter, de Le regarder et de se regarder en Lui. Et les soeurs en larmes non seulement écoutent Claire qui parle de façon subtile (cf PrCan 3,20-21) du Dieu Trinité, du mystère de sa vie intime, qui est mystère de sainte unité parce qu’il est mystère de très haute pauvreté, qui nous est rendu accessible à travers la Croix du Fils, mais ‘voient’ le secret intime de Claire, sa configuration à Marie (cf. PrCan 11,4 ; LegsC 46). Elles et nous pouvons voir en elle, dans son visage, la transparence de la grâce.
_ La voie de l’écoute et la voie de la vision, la voie de toute la Révélation : la réalité qui montre et la Parole qui démontre, la réalité qui voile et la Parole qui révèle. Ce sont les deux parcours de la foi, si bien synthétisé dans le livre de Job : Je ne te connaissais que par ouï-dire mais maintenant mes yeux t’ont vu (Jb 42,5). Le Fils de Dieu en effet est la Parole faite chair et l’image du Dieu invisible (Col 1,15). Cela me semble très beau et significatif que la conclusion du Centenaire se trouve providentiellement quasi à coïncider avec le début de l’Année de la Foi. Une expérience spirituelle authentique et chrétienne comme l’est celle de Claire n’est en effet que l’expérience de sa foi, sa foi en tant que vécue. Une image rapproche ces deux événements. La porte de la foi : la possibilité pour nous, à travers la médiation de l’Église, de franchir le seuil du mystère du Dieu de Jésus Christ ; la porte obstruée par des pierres pesantes que Claire elle-même déplace, avec une force qui lui paraît prodigieuse (LegsC 7), qui peut dire la décision inébranlable de sa suite du Christ. Symboles tous les deux éloquents d’une réalité à laquelle on s’ouvre et en même temps de quelque chose avec laquelle on ferme : un geste qui engage existentiellement dans le présent, qui tourne les épaules à un passé pour s’ouvrir au futur de Dieu. C’est le passage baptismal qui engage et justifie une vie entière.
C’est Dieu lui-même qui, en ouvrant les portes de la foi pour nous et pour tous, a ses voies pour toucher les cœurs. La foi a le caractère d’un don qui survient, elle ne peut ni se déduire ni se produire. Mais la vérité du don demande l’authenticité de la réponse : l’expérience de foi de Claire a engagé de façon totale et radicale sa vie en un chemin de sequela, elle n’est pas restée confinée à une idée, et d’autre part une idée n’équivaut pas à la vie. La foi est compromission existentielle de la propre vie avec la personne du Seigneur et, de même que Claire elle aussi nous le témoigne, elle a le Visage personnel du Dieu de Jésus Christ.
Une rencontre vitale avec sa Personne qui nous rejoint dans l’Eglise, à travers une économie de transmission, de tradition, comme un don que nous avons reçu de témoins et auxquels nous avons été initiés. L’aventure de Claire a commencé ainsi : une mère dans la foi, Ortolane, et un père dans la foi, François témoin et médiateur (LegsC 5 et 6).
Les ressources, les problématiques et les défis de notre ‘aujourd’hui’ touchent fortement la foi.
Les difficultés elles aussi dans notre chemin vocationnel sont souvent difficultés dans la foi. Nous sommes stables dans la mesure où le mystère du Christ est reconnu vivant, présent ici et maintenant et où la rencontre avec Lui est actuelle ici et maintenant pour moi. La fidélité n’est pas un engagement de cohérence par rapport à une idée, mais c’est la sequela de Celui qui est vivant. La synthèse du Pape Benoît XVI, dans l’homélie de la messe Pro eligendo pontifice est toujours extraordinairement perspicace et limpide : « Une foi adulte, ce n’est pas celle qui suit les vagues de la mode et la dernière nouveauté ; la foi adulte et mature est celle qui est profondément enracinée dans l’amitié avec le Christ. C’est cette amitié qui nous ouvre à tout ce qui est bon et qui nous donne le critère pour discerner entre le vrai et le faux, entre la tromperie et la vérité... Et c’est cette foi – seulement cette foi – qui crée l’unité et qui se réalise dans la charité... Dans le Christ, vérité et charité coïncident. Dans la mesure où nous nous approchons du Christ, vérité et charité s’unissent aussi dans notre vie. La charité sans la vérité serait aveugle ; la vérité sans la charité serait comme « une cymbale qui résonne » (1Co13,1) ».

Très chères soeurs,
Justement en raison de la grâce du Centenaire que nous avons célébré, que Claire continue à être pour chacune de nous miroir et exemple d’une vie qui se consume de foi en foi (Rm 1,17) dans et comme une réponse au Christ Seigneur et que son intercession de sœur et de mère soutienne le chemin de nos communautés, qui ont toujours besoin de croître dans le bien et de persévérer jusqu’à la fin (Test 78) et en fasse des lieux de vie et de foi, où Dieu est préféré à tout, dans une recherche qui implique entièrement l’existence, les énergies de chacune, mais que nous n’accomplissons pas toutes seules. Lieux où la vie quotidienne, à travers la sagesse de ses espaces, de ses temps, de ses rythmes, de ses structures internes et externes, dans le rythme binaire de prière et de travail, de veille et de repos, de fraternité et de solitude, de silence et de parole, devient lieu d’apprentissage et de croissance dans la foi, un espace et un temps humain avec lequel Dieu s’engage en tout. Dans le monde sécularisé où Dieu est perçu absent ou indifférent, que la vie quotidienne de nos communautés contemplatives puisse attester la présence du mystère de Dieu transcendant et ami, qui se complaît à habiter les choses humaines, à se manifester dans l’histoire des hommes.
Que Claire nous donne de ‘voir’ en tout le Roi de la gloire !

Avec affection fraternelle, et toujours en communion

Sr Angela Emmanuela osc presidente