Frère Samuel (Mgr Gaumain), souvenirs


Parmi de très nombreux témoignages qui nous sont parvenus après le décès, il y a quelques mois, du frère Samuel, nous retenons celui très personnalisé de notre frère Michel Guimbaud qui a vécu très longtemps avec lui.

Je connais le Père Samuel depuis 1945, j’avais 14 ans lorsque ma famille est venue habiter à Fontenay-le-Comte (Vendée) où il y avait des frères, dont le P. Samuel. Les frères furent rapidement amis de la famille. Je garde le souvenir de la cérémonie de son départ missionnaire à l’Eglise de la paroisse. Arrivé en Afrique, il commença par une année à Bouar (RCA) , puis vint à Doba en 1949 puis à Moundou en 1949 ou 1950.

Il est bon de se rappeler qu’à 18 ans il était condamné à mourir jeune en raison de la tuberculose. Entré au noviciat avec son frère, ce dernier y mourut d’ailleurs, offrant sa vie pour Samuel. Et lorsqu’il envisagea de partir en mission, la doctoresse qui le suivait lui dit « vous avez déjà tellement fait d’imprudences, que vous pouvez bien faire encore celle-là ». Je me rappelle un jour d’hiver, l’avoir vu arriver d’un déplacement à vélo, pieds nus et sans gants, transi mais exprimant sa joie de lutter contre le froid. En 1947, je suis allé avec lui à vélo, à 60 kms de Fontenay pour participer à une rencontre missionnaire dans le village de Mgr Bonneau, alors évêque de Douala, lors de son passage dans son village. A cette occasion, nous avons couché sous la tente, et le matin il était enchanté de se laver le visage avec la rosée tombée la nuit sur l’herbe. Ces deux petits évènements vécus dans la proximité et en connivence de la nature, proche de la joie parfaite expriment bien ce qui l’a toujours caractérisé.

A mon arrivée au Tchad en août 1957, il était alors vicaire de la paroisse du Sacré-Cœur, à Moundou, le P. Philippe étant alors supérieur et curé. Nous avons vécu dans la même fraternité jusqu’à sa nomination comme évêque en 1960. Je ne l’ai jamais vu se reposer, toujours disponible et attentif aux personnes, se déplaçant assez souvent le dos plié en deux par des douleurs dorsales, travaillant activement, avec Arthur le catéchiste principal, à la traduction de l’évangile en langue N’gambay qu’il possédait parfaitement.

C’est en 1955, je crois, que Mgr Lefebvre, alors Délégué apostolique pour le Tchad (depuis Dakar), vint ordonner le premier prêtre tchadien, l’abbé François Ngaïbi. Il reprocha à Samuel, avec l’appui de quelques confrères, de faire entrer dans la liturgie des chants en langue n’gambay. C’est que Samuel avait eu l’idée de demander à des femmes de composer des chants en s’inspirant de leur connaissance de l’évangile. En effet à cette époque les chants au village étaient construits et chantés par des femmes. Et il fut remarquable d’entendre la poésie qu’elle surent donner à la saveur évangélique, à travers une musique traditionnelle que les foules apprenaient en quelques courtes répétitions avant les cérémonies.

C’est au début de 1960 qu’il apprit, en même temps que nous par la radio, sa nomination comme premier évêque de Moundou et donc deuxième du Tchad. Sa consécration le 28 avril 1960 fut l’occasion de voir participer quelques tout premiers missionnaires du Tchad : le P. Collon, spiritain venu de Bangui, le P. Shwab , prêtre du sacré-Cœur, venu de Ngonksangba (Cameroun) avec son évêque Mgr Boucques ainsi que Mgr Ndongmo évêque consécrateur venu de Douala. La cérémonie se déroula en plein air, devant l’église de sa paroisse, devenue cathédrale. En cadeau de fête pour celui qui vivait si proche de la création, les cieux nous firent cadeau, juste avant l’offertoire, d’une fulgurante tornade, obligeant la foule à se précipiter à l’intérieur pour continuer la cérémonie dans une religieuse pagaille où les préséances s’évanouirent de par elles-mêmes.


Mgr Gaumain était reparti du Tchad épuisé parce qu’il avait tout donné au Tchad. Il était resté très près des gens et a aimé la culture ngambaye au point de s’adonner à la langue ngambaye pour mieux communiquer et annoncer la Bonne Nouvelle. Nous lui devons les nombreux chants liturgiques dont il était l’inspirateur, les traductions du Nouveau testament, le catéchisme en ngambaye et la formation des catéchistes... Comme nous avons l’habitude de dire ici en Afrique, notre baobab vient de tomber..."
Abbé GABRIEL DOBADE, secrétaire de la conférence épiscopale du Tchad

En juillet 1965 je le rejoignais à l’Évêché, puisque je commençais la mise en route d’une certaine procure pour répondre aux besoins du personnel missionnaire devenant de plus en plus nombreux, surtout avec l’arrivée des frères canadiens depuis fin 1960 et des frères italiens en septembre 1965, grâce aux appels faits par lui auprès de ces provinces. Malgré les charges de son ministère il partait toujours le dimanche célébrer dans un village de brousse d’une des paroisses, ou remplacer un prêtre absent. Comme vicaire, il utilisait la petite Renault de la fraternité. Devenu évêque il se déplaçait en 2CV berline alors qu’à cette époque il aurait pu se faire payer une Peugeot 403 comme certains en avaient. Toujours au service de tous dans la disponibilité, la pauvreté et la simplicité. Ce sont ces attitudes qui le caractérisaient et permettaient aux gens simples de se sentir naturellement proches de lui. Je me souviens à cette époque, avoir vu une femme tirant un mouton, monter les 20 marches qui conduisaient à son bureau, pour aller le remercier. Confus et ému de cette démarche il s’empressa de descendre avec la femme et le mouton, pour aller lui offrir un verre d’eau dans notre petite salle à manger. Une autre fois il était, dans la cour de l’évêché, en petit short et torse nu pour nettoyer le moteur de sa 2CV, quand une sœur arriva et demanda à lui parler : « tout de suite ma sœur, je mets une chemise et je vous écoute ».

Mon bureau de procureur se trouvait proche de la cathédrale, donc à 5 km de l’évêché. Il venait de temps à autre me demander des services ou des explications sur des projets ou les comptes. Plusieurs fois, alors que j’étais assis au bureau, je l’ai vu se mettre genoux fléchis, proche de moi pour me parler et je lui disais « Monseigneur, vous pouvez vous relever » - « non, non, c’est plus simple comme cela ». C’était le serviteur en actes.

En 1969, mesurant combien j’avais besoin de formation pour mieux vivre mon engagement religieux, je demandais à mes supérieurs de prendre une année de formation. Il accepta ainsi de me laisser partir et je m’engageais en septembre 1969 pour deux années à l’École de la Foi à Fribourg (Suisse). Huit mois après il me demandait de revenir, mais quand je lui ai eu donné les motivations pour faire les deux années, il fit ce sacrifice...

A sa demande il fut remplacé à la tête du diocèse en mai 1975 et c’est lui qui m’ordonna le 25 mars 1976 à Fribourg. Son homélie consista alors à révéler son amour pour les petites gens, illustrant son enseignement d’histoires vécues avec des hommes et femmes rencontrés au Tchad, pour nous faire goûter la foi qui émanaient d’eux.

Revenu au Tchad en novembre 1976, je me suis retrouvé en fraternité avec lui, à Benoye, partageant aussi le ministère de cette grosse paroisse, avec un confrère canadien. Dix-sept années se succédèrent ainsi où je pus bénéficier de son expérience, de l’exemple de sa disponibilité quelque soit la fatigue ; de sa compréhension fraternelle et de son soutien, parfois inquiet, de l’aventure que je mettais en route en 1979, au service des personnes handicapées.

Fin janvier 1983, je fus averti par la brigade (les gendarmes) que je devais rendre les armes que je cachais. Ayant bien sûr répondu que je n’en avais pas, je pensais que j’avais été compris, mais je me gardais de partir au conseil presbytéral qui se tenait à Moundou, pour bien signifier que je n’avais pas envie de m’éloigner. Le lendemain, je reçu la visite des militaires de Moundou, me demandant de rendre les armes que j’avais reçues des opposants et que je cachais. Après mes explications ils me quittèrent et je faisais de suite avertir l’évêque qui intervint par le consul de France, auprès des autorités. Père Samuel revint de suite pour me soutenir et me dire que tout était réglé. Le soir même les militaires venaient m’arrêter et embarquèrent aussi le P. Samuel. Nous sommes partis avec notre voiture, le P. Samuel conduisait et nous avons abouti dans les locaux, en désaffection pour remise en état, du chef de région. Première nuit d’interrogations, émaillée de coups de feu sporadiques voisins. Pas très réjouissant à vrai dire, mais propice à nous plonger ensemble dans la prière et l’abandon en communion avec nos frères tchadiens fort maltraités à cette époque.

Le lendemain, enquête de la Sûreté du Territoire qui découvrit, d’après mon passeport, qu’à l’époque déclarée où j’avais reçu les armes, je me trouvais en réalité à Paris. P. Samuel n’étant pas impliqué dans cette accusation, ne fut pas inquiété, bien que présent à Benoye à la période concernée. Quelques jours se passèrent avant de nous faire aller "en résidence surveillée" au service d’accueil missionnaire du diocèse. Après deux mois de fraternelle réclusion et de beaux témoignages des catéchistes de notre paroisse, nous rejoignirent Benoye le lundi de Pâques.

En 1993 nous laissions la paroisse aux abbés tchadiens. P. Samuel rejoignit la fraternité St Fidèle à Moundou et peu de temps après je rejoignis celle du Sacré-Cœur où j’étais arrivé en 1957. Ensuite nos relations furent celles de frères vivant dans des fraternités différentes, puis son retour définitif en France espaça encore nos occasions de partages.

Je veux aussi ajouter en conclusion que je ne me souviens pas l’avoir entendu critiquer qui que ce soit, ni porter un jugement sur l’action de ses successeurs.
Pourtant les critiques envers lui et ses méthodes pastorales en particulier, ne lui ont pas été épargnées. Sa grande humilité et son respect de toute personne et de toute la création le maintenaient dans cette attitude envers tous.

Michel Guimbaud, à Moundou (Tchad) le 10 mars 2010

Voir aussi la notice sur F. Samuel