Gens du voyage : des murs à abattre


Vous avez tous entendu parler des évènements qui se sont passés cet été à Saint-Aignan entre les « voyageurs » (ce terme est plus correct que celui de « gens du voyage ») et les citoyens de cette commune, plus particulièrement ceux de la mairie et les gendarmes.

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S’en est suivie une réunion à l’Élysée avec notre président, le ministre de l’Intérieur, et les hauts responsables de la gendarmerie et de la police. Aucune association des voyageurs n’était invitée. Elles ont été reçues, plusieurs mois après, une par une, par un quelconque responsable de l’Élysée. Ce que je dénonce dans cette manière de procéder, c’est une politique du tout répressif sans aucune recherche de dialogue au préalable. Et sans dialogue, il ne peut y avoir l’ébauche d’une quelconque politique juste et saine, puisqu’au départ, il y a un refus de réfléchir à un avenir possible de ce milieu avec eux. D’où ces impasses qui aboutissent à des confrontations brutales, ou à des expulsions pour les Roms de l’Est.

Malheureusement cette description de « non relation » est symptomatique de ce qui se passe plus généralement dans notre pays et à tous les niveaux de la société. Quand, nous les frères capucins, nous nous sommes implantés à Villeneuve-Saint-Georges, dans le Val de Marne il y a un an, avec personnellement la responsabilité d’accompagner les voyageurs sur le diocèse, nous avons été présentés à l’équipe d’animation de notre paroisse. A la fin de la réunion, j’ai posé la question : « Avez-vous des relations avec les voyageurs ? », nombreux dans cette région - « Aucune » m’a-t-il été

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répondu. Et pourtant ces personnes sont des gens fort sympathiques avec qui je m’entends bien. Autre exemple, plus grave celui-là. Un soir, dans le cadre d’une association qui à l’époque se montait pour animer notre quartier, nous avons rencontré un responsable de la mairie communiste. Au cours de la discussion, il a tenu un discours franchement négatif vis-à-vis des voyageurs de notre quartier. Je suis à peu près certain qu’il ne les a jamais rencontrés ou alors très superficiellement. Donc là aussi, pas de possibilité de mener une politique intelligente avec ce milieu. Si j’ai donné ces deux exemples (et je pourrai en donner d’autres émanant de personnes diverses), c’est pour signifier qu’il y a un véritable mur entre nous « godjes » (i.e. Tous celles et ceux qui ne sont pas gitans) et les voyageurs. Le mur est d’autant plus épais qu’eux de leur côté, sont très méfiants vis-à-vis de nous au point que lorsqu’un artisan de chez eux (ici, beaucoup se sont reconvertis dans l’élagage des arbres ou dans la réfection des bâtiments, tout en maintenant leurs anciens métiers) trouve un chantier, il cache son identité à l’employeur.

Et pourtant, j’ai fait l’expérience que ce mur de séparation n’est pas compliqué à abattre, même si au début il faut être prudent dans l’approche des familles et surtout ne pas forcer les relations. Je ne connaissais personne ici, à notre arrivée, et personne du diocèse ou de la mairie ne pouvait me donner une quelconque adresse. Tout est parti d’un coup de téléphone donné à deux femmes manouches d’une commune avoisinante que connaissait un aumônier du diocèse voisin. Aussitôt elles se sont rendues à la fraternité pour me rencontrer. J’étais absent faisant du jardinage chez un privé, mais dans les jours suivants, nous nous sommes vus dans la caravane de l’une d’entre elles, avec d’autres femmes. Leur désir était de monter un groupe de prière dans l’église de leur village, mais elles se heurtaient à la méfiance du curé. Je pense qu’il les soupçonnait d’être des évangélistes (ou des Pentecôtistes) très influents dans le milieu des voyageurs. Lorsque je me suis présenté à lui avec une des femmes du groupe et que nous lui avons expliqué qui nous étions en réalité, son attitude a changé du tout au tout. Après avoir assisté à la première rencontre du groupe de prière qui rassemble chaque mois entre 40 et 100 personnes, et s’être rassuré de notre orthodoxie, il a ouvert définitivement les portes de son église aux voyageurs et fait tout, désormais, pour qu’ils soient les bienvenus dans son secteur. De leur côté, les voyageurs, surtout des femmes, l’estiment de plus en plus, au point que l’une d’entre elles m’a déclaré : « maintenant je me sens chez moi dans cette église ». C’est véridique, ce n’est pas une happy end rêvée ! Dès lors nous nous rencontrons de temps à autres avec les femmes et le curé afin d’établir des relations de plus en plus fraternelles entre les paroissiens et les voyageurs. Puisse en être de même avec nos politiciens !

Pour ma part, je me suis fait ouvrir les portes des caravanes grâce à une proposition d’alphabétisation. Il y a effectivement un problème majeur entre l’école et beaucoup d’enfants de voyageurs, et dont le résultat est qu’un grand nombre d’adolescents et d’adultes ne savent ni lire, ni écrire. Les cours de lecture me permettent de me rendre sur des terrains aussi bien évangélistes que catholiques et ainsi de franchir des barrières religieuses très présentes chez eux aussi !

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Par la suite des préparations au baptême et à la confirmation m’ont été demandées et actuellement un groupe d’enfants se préparent à la communion. Mais ce qui me tient le plus à cœur, ce sont les deux groupes de partage biblique qui se déroulent une fois par semaine sur deux terrains différents. Il y a chez eux une véritable soif de comprendre les textes, même si leur foi est colorée de merveilleux et enrichie ou encombrée de récits apocryphes. Durant ces partages, je prends conscience de la peur de l’avenir ou des angoisses qui habitent un certain nombre de femmes. Elles évoluent dans un milieu souvent rustre. Cependant, s’il est courant d’entendre dire par ceux qui ne les fréquentent pas qu’ils sont riches, beaucoup de familles vivent une grande précarité, même si ce n’est pas la misère que connaissent les Roms de l’Est.

Je termine en disant que c’est un monde que je découvre, très différent de mon milieu social. Aussi je me dois d’être à l’écoute des personnes que je côtoie et je constate qu’il est plus difficile que je ne le pensais de ne pas projeter mes idées sur eux. Par exemple je dois repenser comment défendre leurs droits, car leur manière de procéder que je ne connais pas encore, ne correspondent pas aux miennes. Il faut prendre du temps pour cela. Par là-même, je découvre petit à petit, ce que veut dire que d’avoir un regard contemplatif qui exige une véritable conversion méconnue d’une certaine militance qui veut aller au plus vite au résultat [1] ; et de travailleurs sociaux [2], du moins ceux qui sont prisonniers de la politique de leurs responsables qui exigent des chiffres.... Ceci est vrai pour tous les milieux qui connaissent d’une manière ou d’une autre la marginalisation.

Un des fondements de mon engagement auprès des voyageurs se trouve dans la lettre aux Ephésiens 2 14-16 : « Dans sa chair, Christ a détruit le mur de séparation : la haine. Il a aboli la loi et ses commandements avec leurs observances. Il a voulu ainsi partir du Juif et du païen, créer en lui un seul homme nouveau, en établissant la paix et les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la Croix ; là Il a tué la haine ».

F. Sébastien, Rachaï
tiré du bulletin du Réseau famille franciscaine en Monde populaire, n°30, automne 2010

Notes

[1Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais rencontré un militant d’un parti politique sur le terrain de la marginalisation. Sans doute que les marginaux ne sont pas payant sur le plan électoral ! A moins que les responsables politiques doivent faire avec une partie de la population qui s’oppose à leur présence dans leur commune.

[2J’ai beaucoup apprécié les travailleurs sociaux qui allaient au-devant des populations et se rendaient sur les terrains, à l’inverse d’une attitude bureaucratique.