Georges Perron, missionnaire en Ethiopie et à Djibouti


Frère Georges, dès l’origine tu as voulu devenir missionnaire. Comment est née ta vocation ?

Je suis né à Chemillé (49) en 1925, second d’une famille de six enfants : cinq garçons et une fille. J’ai grandi à Angers à l’école des Frères des Écoles Chrétiennes de Saint Maurice et au patronage de la Paroisse Sainte Madeleine. C’est le vicaire de la paroisse qui m’a posé la question : « Que veux-tu faire plus tard ? »

Lorsque j’avais 9 ou 10 ans, papa, voyageur de commerce m’avait envoyé, avec mon frère aîné, le représenter à une conférence d’un de ses amis missionnaires en Afrique. Son témoignage m’avait frappé et en allant le saluer, je lui avais répondu : « je veux être missionnaire ! » Et ce fut mon unique réponse à tous les : « Que veux-tu faire plus tard ? »

Cela m’entraîna rapidement à l’École Séraphique de Dinard en septembre 1937,…en 6ème. Ensuite, dans une fidélité à la formation des Frère Mineurs Capucins, en septembre 1940, je prenais la route pour Saint Fidèle, à Angers, à 800 mètres de la maison paternelle. Et le 12 septembre 1944, j’entrais au noviciat du Mans.

Je crois deviner que cette vocation missionnaire te collait au corps et au cœur ?

Oui ! tu as bien deviné ! Dans ma lettre de demande au Frère Provincial de l’époque, je précisais déjà : « Je veux être missionnaire ». J’ai prononcé mes premiers vœux le 8 septembre 1945 et j’ai été ordonné prêtre en la cathédrale de Nantes, le 29 juin 1951. A chaque étape du parcours de formation, je m’étais appliqué à repréciser ce désir qui brûlait au plus profond de mon cœur : être missionnaire !

Le Frère Provincial a-t-il obéi au novice d’une heure, ou au nouvel ordonné ?

On ne peut répondre dans l’affirmative à 100 %. En effet, quelle n’a pas été ma surprise de découvrir ma première obédience : j’étais envoyé à l’école séraphique à Dinard. Imagine ma déconvenue ! Certes, le Frère Provincial atténuait son précepte d’un : « Ce sera pour un an ». Mais cette année s’est renouvelée plusieurs fois, jusqu’à

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Pasteur parmi les éthiopiens

l’année scolaire de 1955. Cette année-là, le Père Apollinaire, à l’époque, Ministre Provincial de la Province de Paris, m’a assuré qu’il me conduirait en Éthiopie où il se rendait pour y effectuer sa visite canonique.

Et la suite ?

Dès janvier 1956, Monseigneur Urbain Person, capucin, m’a accompagné à Soddo dans le Wollaïta. Sans tarder, il me confie la mission de Massana, dans le Coïscia. Et là, seul avec mes premières ouailles, ne connaissant pas leur langue, habitant une hutte de paille, ne possédant rien, j’éprouvé une joie formidable. Le Seigneur m’exauçait…J’avais tellement attendu cette heure, que rien ne pouvait me rebuter : logement, nourriture (oh, cet Uncia !), rythme de vie, inconfort…

Hélas, comme je n’ai pas de papiers en règle, je connais l’insécurité des sans-papiers pendant cinq ans. Finalement, j’obtiens le permis de résider, et surtout celui d’ouvrir une école. C’est alors que le frère Joseph Clavreul peut me rejoindre et l’on fonde Pagacca.

C’est avec un gros pincement de cœur que je quitte le Wollaïta après 15 années inoubliables où j’ai tellement reçu. Une petite communauté chrétienne était née ; je la confie à nos frères capucins de la Province d’Ancône.

Après 15 ans dans le Wollaïta, que deviens-tu ?

En 1971, après une année sabbatique de formation permanente à la Catho de Paris avec le Frère Marie-Abdon Santaner, Frère Michel Poly me demande d’être curé à Dire-Dawa C’est un changement radical de population, de langue, de coutumes. Je dois me mettre à l’Amharique. Dire-Dawa est une ville de 60 000 habitants, avec les ateliers du chemin de fer, un gros centre commercial, une paroisse de 2 000 âmes avec trois écoles importantes : Notre Dame des sœurs de l’Esvière d’Angers, Bessrate Gabriel des Frères des Écoles Chrétiennes, et Abuna Andreas tenue par les Oblates de Marie Immaculée.

En 1974 : renversement du gouvernement. Finalement, c’est la révolution et l’instauration d’un gouvernement communiste marxiste léniniste – un peu de remous dans nos écoles… et parmi les ouvriers de notre imprimerie.

1977 : guerre entre la Somalie et l’Éthiopie. Siad Barré rêve de la grande Somalie et veut intégrer l’Agaden et le Harar Les Somalis se rapprochent d’Harar et encerclent Dire-Dawa. Toute la ville s’enfuit. Les sœurs oblates craignent pour les enfants. Nous restons.

A Dire-Dawa, je demeure avec frère Maurice Boumier pour recevoir deux frères érythréens. Comme ils parlent l’Amharique, je leur confie l’apostolat des écoles et de la paroisse. Et nous nous préparons à passer la main en leur confiant la maison et la paroisse.

En 1982, un coup de fil de la Nonciature d’Addis-Abeba te fait tomber des nues !

De fait, car le Nonce veut accorder quelques années de tranquillité à Mgr Person, qui depuis 1950 a en charge la moitié Sud de l’Éthiopie. Il me demande d’être Administrateur apostolique. Je tombe des nues : rien ne me préparait à cela. Mais c’est tellement un service et si peu une promotion que je finis par accepter, à une condition : c’est qu’un homme du cru puisse prendre la place le plus vite possible.

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Passage de témoin à Mgr Woldetensai

La famine au Harar en 1985 est un moment difficile. Le jour de Noël, les hommes de Lafto viennent demander des secours, car depuis plus de quinze jours ils n’ont plus rien à manger. Consécutive à la sécheresse, la famine gagne chaque jour du terrain. Partout les frères sont affrontés à la foule des nécessiteux. La souffrance de ces gens intensifie le tourment des missionnaires qui n’ont pas les moyens de faire face. Comment dormir quand autour de vous dans dix, vingt, cent maisons les gens se sont couchés sans manger et sans espoir de manger le lendemain ?
Il en a fallu des réunions et des paperasses avant d’obtenir le bon de sortie de quelques tonnes de grains du magasin où ils étaient stockés depuis des mois !

En 1987 , Mgr Woldetensaï Gebreghiorglis est nommé Administrateur apostolique du Harar. Il était Provincial de la Province Capucine d’Asmara et venait de terminer son mandat. J’apprends en même temps que je suis nommé Administrateur Apostolique du diocèse de Djibouti. En faisant une dernière fois la route Harar-Addis-Abeba, je confie tout le vicariat à Mgr Woldetensai, sûr de le remettre en bonnes mains.

En 1993, tu es devenu l’évêque titulaire de Djibouti et tu as été ordonné à Blois.

C’est Monseigneur Jean Cuminal, évêque de Blois, assisté de Bernardo Gremoli, vicaire apostolique d’Arabie Saoudite et de Mgr Orchamps, évêque d’Angers qui m’ont conféré l’ordination épiscopale, le 14 mars 1993. Étaient également présents Mgr Jean Honoré, archevêque de Tours et Mgr Joseph Goupy, évêque émérite de Blois, une centaine de prêtres et de diacres, ainsi que de nombreux frères et sœurs de la grande famille franciscaine.

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Mon ordination épiscopale à Blois et mon intronisation à Djibouti ont éveillé mille solidarités et ont été l’occasion de renouer des amitiés anciennes, mais toujours vivantes. Tous m’ont apporté un précieux encouragement. Mais j’ai été surpris, car au début j’avais opté intérieurement pour une discrétion maximale, étant clair que Djibouti, c’était plus le service que la gloire. Humblement j’ai mis la mitre et pris la crosse…insignes trop visibles à mon gré, mais qui me rappellent que je suis là pour mon peuple, et qui me poussent à me convertir. A travers tout cela, en chaque fonction, je suis « devenant » évêque…

En 2001, tu quittes Djibouti pour rentrer en France. Peux-tu revenir sur ces dix dernières années ?

Après quatorze années de présence, j’ai l’honneur, avec deux nonces apostoliques, de consacrer mon successeur, Mgr Giorgio Bertin, mon voisin et ami. Il m’invitait gentiment à rester. Mais le territoire est trop petit, je l’aurais certainement gêné. Alors c’est le dernier Djibouti-Paris, avec 50 kg de bagages. Quitter un monde connu pour un autre monde tellement différent, le choc est rude. Passer d’une activité fébrile non seulement à l’inactivité, mais à l’impression d’être inutile…

Heureusement le Frère Provincial, Hubert Le Bouquin, et tous les frères m’ont fait bon accueil.

Au retour, c’est d’abord un check-up en règle. Puis comme j’avais demandé à être réintégré dans ma famille capucine, j’ai été envoyé à la Basilique de Blois…où malgré mon handicap, je peux encore rendre quelques services, tout en menant une vie calme à l’ombre de Notre-Dame.