"Habemus papam" de Nanni Moretti


En cette année 2011, nous avons eu plusieurs films qui ont disserté autour du thème de l’ascension vers le pouvoir suprême : « la Conquête » : la course à l’Élysée du président Sarkozy, « le discours d’un Roi » : l’accession au trône d’Angleterre du Roi Georges VI et « Habemus Papam » : l’élection d’un nouveau Pape.

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« Habemus papam », sous-titré « le pacte », de Nanni Moretti, pose la question surprenante mais non absurde, d’un pape nouvellement élu, refusant d’entrer dans l’exercice d’une charge écrasante. Submergé par l’émotion, il se montre incapable d’affronter la réalité d’un pouvoir pour lequel il se juge totalement inadapté.

Tout commence par des images d’archives où l’on voit l’enterrement du Pape Jean Paul II sur la place saint-Pierre puis l’entrée solennelle des cardinaux en conclave. Nous sommes immergés dans un ballet harmonieux de processions successives, sortantes ou entrantes, d’images de foule en quête d’un nouveau berger, images de flux et de reflux d’une foule venant battre au pied des murs du Vatican comme une mer agitée de mouvements contraires autour du rocher du Vatican.

L’ORDRE IMMUABLE D’UNE INSTITUTION PERENNE

La mécanique du rite est immuable et bien huilée : le pape est mort, vive le Pape ! Elle se déroule sans surprise. Les vagues successives des fidèles, un moment orphelins de père, se succèdent et attendent patiemment la relève et le nom du nouvel élu. Dans le huis clos du conclave, les cardinaux, vieillards tout couleurs à la tronche bien typée, s’installent à leur table de travail ou de prière, avec la fraîche émotion d’une rentrée des classes. Il y a quelques traits d’humour comme la panne de courant et la chute sans conséquence d’un cardinal. Le climat s’appesantit quand les cardinaux peinent à trouver un successeur au pape défunt. On les voit craindre et supplier le Seigneur avec angoisse pour n’être pas désigné par les urnes, comme des enfants craignant d’être appelé au tableau ! Un sourire de soulagement revient sur tous les visages quand enfin, le nom d’un inconnu l’emporte nettement sur les autres. À ce moment, la mécanique du rituel reprend ses droits, pas de place pour les états d’âme du nouvel élu, la foule au dehors attend et les cardinaux pressent le Pape de se présenter à la loggia pontificale pour que le monde impatient puisse voir son visage, entendre sa voix et connaître son nom de pontifex maximus.

Un grain de sable dans le système

L’ultime procession s’ébranle vers le balcon de St Pierre quand tout à coup la mécanique s’enraye, un cri déchire le silence, le nouveau Pape pétrifié d’angoisse, refuse obstinément d’avancer jusqu’au balcon. Le temps s’arrête. L’histoire bégaye, la procession dans l’effroi général fait marche arrière, c’est la retraite générale. Rome capitule devant un ennemi invisible : le doute ou la peur panique de l’élu refusant symboliquement les clés de St Pierre !

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Une image s’impose : le rideau de pourpre de la loggia pontificale qui devait encadrer majestueusement l’image forte et sereine de la procession menant le nouveau pontife au balcon sous les vivats de la foule, se met à battre au vent dans un vide insupportable sur un fond noir impénétrable. Cette image de la béance du pouvoir, de l’impensable qui se produit, rappelle une autre image, celle de la dernière et terrible apparition publique d’un Jean-Paul II, à peine entrevu au balcon de St Pierre, avant de s’éloigner de la fenêtre, le regard perdu, aphone, et le visage contracté de douleurs.

Le film s’évertue ensuite à digérer le scandale, à faire temporiser le monde extérieur et les cardinaux en créant des scénarii et des stratagèmes d’attente. Les cardinaux s’organisent. On fait venir un psychanalyste de renom (Nanni Moretti) pour raisonner l’élu dans l’enceinte du conclave. Mais à son tour, le psychanalyste devient l’otage du conclave et s’occupe davantage « des loisirs » forcés des cardinaux (jeux de cartes et volley-ball) que du pape qui trompe la vigilance des gardes et s’enfuit dans Rome. Le plus cocasse de l’affaire est la contradiction des hommes d’église qui ont fait appel à la science d’un thérapeute renommé, athée et militant rationaliste, pour résoudre une énigme touchant plutôt à l’ordre de la conviction religieuse, de l’acte de foi qu’à un trouble psychologique majeur ! À plaisir, Nanni Moretti mélange les plans, brouille les cartes, fait s’interférer le politique et le religieux, les délibérations secrètes et l’attente énorme du public, le fort interne propre à chacun et la charge officielle. Le cinéaste aime faire s’entrechoquer les extrêmes en y mettant un maximum d’affects.

Le Pacte diabolique

Nous sommes maintenant dans la seconde partie du film intitulée « le pacte ». Le film dérape consciemment, comme beaucoup de films de Moretti, vers des variations purement imaginaires, un monde de fantaisies loufoques qui dédramatisent un moment la situation de crise majeure de gouvernement de l’Église. Il s’agit de faire croire que le Pape est toujours au Vatican et qu’il se repose dans ses appartements. Un jeune garde suisse rondouillard est chargé d’agiter les rideaux de l’appartement papal, d’occuper l’appartement, y manger, dormir, regarder la télé : tout faire pour que l’on croie le pape présent et se remettant de sa grosse fatigue, avant d’accepter d’entrer dans sa charge. Le comique de la situation est parfaitement rendu. Nous sommes dans la commedia dell’arte, le burlesque et la grosse farce à la hauteur du drame épique que vit l’Église sans le savoir dans une révolution de palais ! Gros mensonge à la dimension de l’impensable : le pape refuse son élection canonique. L’Église est soudainement grippée en son sommet. Elle est décapitée, sans chef, sans gouvernement. Les corps subalternes s’agitent, les fidèles attendent, le monde s’impatiente sans pouvoir imaginer l’impensable : « Sede vacante » !

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Mais le film se relâche et perd un peu de sa dynamique dans les parties improvisées de volley-ball interminables des princes de l’Église qui se laissent prendre au jeu, et les petits pays prennent enfin leur revanche sur les grands ! Ils mettent aussi leur passion dans des passe-temps de retraités : les cartes, l’heure du goûter, du café ou de la tisane. Le monde extérieur dont ils sont coupés par nécessité importe peu. Seule la préoccupation de savoir ce que fait le pape et comment il retrouve peu à peu ses moyens intéressent les cardinaux. Les rapports humains l’emportent alors sur l’étiquette et le devoir d’état. Les rencontres d’artistes, de familles, de gens simples que le pape incognito fait dans Rome rapprochent ce dernier des Romains.

Un cinéaste de la farce épique et du conte philosophique

Le cinéaste italien Nanni Moretti ne laisse jamais indifférent et tous ses films nous traduisent une approche originale de ce que transporte « l’air du temps » de nos sociétés contemporaines, leurs malaises, leurs doutes, leurs désirs. Ses films empruntent à l’opéra son caractère emphatique et dramatique, ses gestes épiques et ses drapés excessifs, ses cris et violences démonstratives, ses ruptures et effusions soudaines etc. L’univers de Nanni Moretti transporte les excès du baroque au cœur de la vie d’aujourd’hui. Brin de folie et causticité sont aussi au menu de ce fou du roi qui ne va jamais très loin dans l’analyse des travers ou inconséquences qu’il dénonce. Il se pique, avec maniérisme et pédanterie, de laisser entrevoir les interrogations constantes des rapports entre la foi et l’athéisme, entre le pouvoir et ses représentations, entre la psychanalyse et la morale. Il joue de tout avec brio tout en se voulant sur le seuil, à regarder d’un air curieux et détaché, le spectacle de la pantomime qu’il a déclenché. Souvent, le cinéaste se met aussi en scène directement avec le narcissisme jouissif des enfants qui entrent dans le jeu qu’ils ont mis en place. Ses films nous renvoient de vraies questions sans pour autant aller jusqu’à esquisser de vraies réponses.

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Magnifiquement interprété par Michel Piccoli, Melville est un pape sans nom officiel, sans voix, sans toit ni argent, errant incognito dans Rome avec des professions d’emprunt, se disant comédien raté ou poète. Alors que dans les séances du conclave ou à la cafétéria, il y a des cardinaux papabile qui paradent, des candidats déclarés, des hommes de pouvoir prêts à exercer celui-ci sans état d’âme ni complexe quelconque, comme ils le démontrent avec la bienséance et la courtoisie d’usage, Lui, Melville, est le cardinal de base auquel personne n’a pensé et qui contre toute attente, se trouve élu Pape par ses pairs.

Une hypothèse romanesque difficilement crédible

Pourquoi restons-nous dans un cas d’école purement virtuel et fantaisiste, et très loin d’une crise du pouvoir suprême dans l’Église ?

Tout d’abord, dans le film, les cardinaux nous sont montrés comme des hommes de foi, peut-être d’une piété inégale, mais comme des gens responsables et expérimentés quel que soit leur âge. On imagine mal que certains d’entre eux, arrivés à ce niveau de responsabilités ecclésiales et lucides sur leurs qualités, n’aient jamais entrevu la possibilité d’être élu pape avec toutes ses conséquences. Certains savent depuis longtemps de quel capital de confiance ils jouissent dans l’Église et de quelles manières les Papes successifs ont pu leur témoigner leur appui sinon marqués leur désir de les voir en possibles successeurs. (Voyez les postes de secrétaire d’état que les futurs papes Pacelli et Montini ont occupé avant leur élection). D’autre part, entre collègues, plusieurs se connaissent et ont l’occasion de travail ensemble dans des commissions ou des ministères. Ils se font un devoir de s’informer les uns sur les autres avant d’entrer en conclave, au sujet des candidats possibles et de ceux qu’il faut écarter absolument. Le film néglige totalement cet aspect préparatoire du Conclave, au point de nous faire croire que certains cardinaux s’ignoraient totalement.

Autre aspect des choses : en hommes de foi expérimentés, les cardinaux sont habitués à servir l’Église en se sachant serviteurs d’une cause qui les dépasse, dont ils ne sont ni les maîtres ni les propriétaires. Serviteurs du Christ, de son Église, le poids qui pèse sur leurs épaules est tempéré par le fait qu’ils ont été choisis et que le Maître les assiste, porte sur lui le joug et l’avenir de l’Église. Si celle-ci a besoin de saints papes, elle n’a pas nécessairement besoin de papes qui soient des hommes de génie, des surhommes, mais des Serviteurs du Christ et de son Évangile. Le Christ n’a-t-il pas dit qu’il assisterait son Église y compris face aux attaques du Malin ?

Il y a donc quelque chose d’irréaliste spirituellement parlant, d’infantile ou d’immature, de penser qu’un Pape s’évertuerait à rechercher en lui seul la force de mener à bien son pontificat. Quel orgueil ou quel narcissisme se cacherait derrière la volonté de se croire l’homme providentiel qui, sans collaborateurs ni conseils, ni collégialité, assumerait la tâche de guider l’Église. Nanni Moretti a une vision caricaturale et simpliste de la mission pastorale du Pape. Il nous le présente comme se préparant à exercer un pouvoir bien despotique et solitaire. Derrière ses images de pompe à l’ancienne, traînent aussi une conception plutôt dépassée du Dieu des Chrétiens et des rapports que ceux-ci entretiennent avec lui. Il reste une crainte de Dieu puérile qui aurait besoin d’être purifiée, à la manière où, en psychanalyse, on remet à leur place des images paternelles infantilisantes ou déviantes. Bien sûr, le libre arbitre doit rester sauf, avec le droit absolu de décliner le choix pour des raisons valables et d’en garder pour soi les raisons personnelles. Mais encore faut-il pouvoir motiver son refus avec des arguments de poids. Une des faiblesses du film est justement de nous laisser sans argument valable du genre : la sénilité de Melville, une dépression grave et irréversible. Pourquoi ce cardinal Melville qui redécouvre dans ses rencontres romaines, la vie réelle des gens, leur générosité, leur compassion, ne se donne-t-il pas comme projet pastoral de chercher à les comprendre, à les écouter, à les rejoindre ? Voilà qui aurait donné un sens évangélique et humain à son élection. Mais ce n’est pas ainsi que Moretti voulait donner des ailes à son film. L’amour de charité, désintéressé, a peu de place dans cette lourde machinerie du conclave, même si les apparences sont sauves et que les pressions politiques sont contenues. La mystique de cette élection est quelque peu prisonnière des contingences temporelles, matérielles, et des précautions à prendre pour sauvegarder la sérénité des délibérations.

Le désenchantement d’une institution qui ne croit plus au ciel

Le film se termine sur une déception générale, un désenchantement où l’horizon de la foi n’apparaît plus pour donner sens à une décision d’homme. Il s’agit d’une renonciation pure et simple, le refus d’un homme qui a perdu la foi ou ne sait plus s’y référer. Car, de même que dans la chapelle Sixtine où le Pape se recueille avant d’aller revêtir sa soutane blanche, la caméra reste obstinément à hauteur d’homme, sans s’aventurer vers le jugement dernier de Michel Ange ni vers l’autel papal pour suggérer une prière ou quêter une supplication vers Qui de droit, de même le Pape Melville demeure recroquevillé sur son refus comme sur un échec qui ne concernerait que lui seul. Nous sommes là dans une problématique opposée à l’acte de foi admirable d’un Jean-Paul II qui, jusqu’aux limites extrêmes de ses forces, reste le pilote du navire et continue de servir avec humilité et effacement Celui dont il n’est que le Vicaire et le premier Serviteur.

Conclusion

Dommage que dans ce film talentueux et virtuose par la beauté et le traitement des images, par des acteurs habités et un sujet toujours attrayant, ne se déploie que les cent actes divers d’une comédie humaine, sans chercher à nous instruire sur la légitimité, le sens et la pertinence de ses rituels. Il nous a permis cependant de réfléchir sur l’acte de foi et le courage qui sont demandés à un homme, un berger, chargé de conduire selon son propre charisme et le temps de son mandat, pas tout seul et avec d’autres, les disciples de Jésus-Christ jusqu’aux portes du Royaume.

F. Gilles Rivière, ofmcap., Paris