Ilia Delio : "La prière franciscaine"


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Merci au frère Pierre Mazoué de partager avec nous une bonne nourriture spirituelle puisée dans la lecture d’un livre de Ilia Delio, enseignante à l’université saint Bonaventure, à New York : "La prière franciscaine" (EF, 2013). Théologienne, elle est spécialiste de saint Bonaventure. Elle a déjà publié aux Éditions Franciscaines : "L’humilité de Dieu, une approche franciscaine".

LA PRIÈRE c’est la prière ! Pourquoi la qualifier de « franciscaine » ?
Effectivement la question pourrait se poser. Y-a-t-il une manière franciscaine de prier ? Cet ouvrage nous donne progressivement une réponse à cette question.
Voici donc, à titre personnel, ce qui m’a spirituellement nourri au cours de ma lecture.
Créés par Dieu nous avons soif de Dieu. La prière est soif de relation avec Dieu. Cela est habituellement affirmé, dans tous les écrits spirituels ; Mais ce qui est moins habituel, est d’affirmer que le désir de relation n’est pas à sens unique. Il n’y a pas que mon désir, il y a également le désir de Dieu. Dieu se réjouit de sa créature et aime chacun de nous d’un amour personnel. Dieu a le désir de respirer en moi. Il me fait entrer dans le cercle d’amour qui relie le Père, le Fils et l’Esprit. Je suis introduit dans la danse trinitaire (périchorèse).
Dans la spiritualité franciscaine, l’itinéraire de la prière correspond à la découverte de Dieu au centre de notre vie. Nous ne prions pas pour nouer une relation avec Dieu, nous prions pour découvrir l’image de Dieu en laquelle nous sommes créés, le Dieu qui habite en nous. Nous prions non pour "monter" vers Dieu mais pour "engendrer Dieu". Nous prions pour donner à nouveau naissance au Christ.
C’est la méditation du Christ crucifié qui conduit à la relation juste et vraie avec Dieu.
C’est une rencontre quotidienne avec un Dieu d’amour humble qui se cache dans la fragile humanité. Regarder le Christ crucifié, afin de laisser entrer l’Esprit de Dieu Amour.
Dieu profère chacun de nous comme un petit « Verbe » si bien que, de toute éternité, chacun de nous est destiné à exprimer quelque chose de Dieu.
Le mouvement de la prière contemplative commence par le regard sur le Christ crucifié. Celui qui contemple parvient à voir le cœur de la charité caché dans le Cœur du Christ. C’est un approfondissement de l’amour, un processus de transformation continuelle. Cet amour nous rend non seulement capables de pénétrer davantage les profondeurs du Cœur du Christ, mais aussi de sentir et de goûter la douceur cachée de Dieu. (page 176)
Sainte Claire rappelle que le Dieu chrétien est un Dieu crucifié. Pour elle, la contemplation commence par le miroir du Christ crucifié. C’est pourquoi elle recommande à Agnès de Prague de s’y regarder chaque jour. Claire préconise, la prière quotidienne devant la Croix. Accepter Dieu dans le Crucifié, c’est accepter Dieu dans notre propre vie et cela signifie accepter ce que nous sommes.
Le Christ crucifié, qui est l’image de Dieu, est l’image en laquelle nous sommes créés et donc le fondement de notre identité. Si ce regard devient une manière de vivre, alors il nous conduira à une meilleure connaissance de nous-mêmes. Plus nous contemplerons le Christ en regardant la Croix, plus nous parviendrons à lui ressembler. Nouvelle « naissance » du Christ dans le croyant.
Alors c’est par la contemplation que nous parvenons à notre forme véritable en tant qu’image de Dieu. Étudier son visage dans la Croix, c’est se demander : qui suis-je ? Qu’est-ce qui me distingue ? Pour Claire, nous ne pouvons pas nous poser réellement ces questions sans regarder notre image dans le miroir de la Croix. Selon elle, le moi n’est pas une substance séparée de Dieu, mais il est créé précisément en relation avec Dieu.
François d’Assise en vint à réaliser que l’Incarnation sanctifie toute la création. La création devint pour François le lieu où il pouvait trouver Dieu et, en trouvant Dieu, il prit finalement conscience que la création est une théophanie, une manifestation de Dieu. (pages 190-191)
La contemplation est un regard en profondeur sur l’autre et sur soi-même ; sur l’autre, comme celui en qui Dieu a pris chair, et sur soi-même, comme celui qui est capable d’union avec Dieu. Ainsi, la contemplation, c’est accepter l’autre, le Dieu qui vient à nous dans l’humanité fragile et dans les autres créatures fragiles. C’est découvrir ce que nous sommes en vérité par rapport au Verbe de Dieu incarné, et c’est incarner ce Verbe dans notre propre vie.
Contempler, c’est grandir dans l’amour. La contemplation est relationnelle parce que, en voyant en vérité la bonté de Dieu dans l’autre, nous nous voyons nous-mêmes en vérité, nous voyons notre propre bonté mais aussi nos faiblesses et nos échecs. C’est pourquoi le miroir de la Croix est au cœur d’une réelle relation avec Dieu. Dans la Croix, nous voyons qui nous sommes et nous nous efforçons d’atteindre notre propre identité qui fait de chacun de nous un être unique. Le regard que nous portons sur le Crucifié devrait nous conduire à prendre conscience que Dieu nous aime tels que nous sommes. Lorsque nous pouvons accepter l’amour de Dieu en nous-mêmes, alors nous pouvons contempler l’amour de Dieu dans ceux qui nous entourent. Nous pouvons les regarder avec leurs forces et leurs faiblesses, leur beauté et leur laideur, où se reflète la bonté surabondante de Dieu. (Page 197)
Nous suivons le Christ non seulement pour « faire ce qu’il convient de faire », mais parce que le Christ est l’image en laquelle nous sommes créés. En imitant le Christ, chacun de nous, transformé par la grâce, devient une expression du Christ par sa ressemblance avec Lui ; autrement dit, la personne humaine devient un sacrement de Dieu.
La prière est cette relation vivante d’amour par laquelle nous prenons davantage conscience de nous-mêmes et de notre monde. Grâce à elle, nous commençons à prendre acte d’une nouvelle réalité : Dieu est avec nous, le Christ vit au cœur de ce monde et toute personne, toute créature et tout élément de l’univers est, d’une certaine manière, relié au Christ Jésus ressuscité qui nous donne part à sa vie par sa crucifixion et sa glorification
Nous sommes le corps du Christ et, jusqu’à ce que le corps du Christ devienne notre corps, toute la création continuera à gémir dans les douleurs de la nouvelle naissance. Seule la prière peut nous introduire dans le mystère du Christ et ouvrir nos cœurs aux merveilles de Dieu. (pages 221-222) ■

Frère Pierre Mazoué, Bron

On attendait depuis longtemps un livre systématique présentant la prière, franciscaine. Soeur Elia Delio, religieuse franciscaine américaine, le fait avec compétence, profondeur et simplicité. Puisant dans les écrits de François, Claire et Bonaventure, elle trace un véritable itinéraire spirituel, présenté comme un art de vivre. Le fait de comprendre ce qu’est la prière dans la tradition franciscaine, autrement dit, la spiritualité de la prière, peut apporter une vitalité nouvelle à la vie chrétienne d’aujourd’hui parce qu’il s’agit d’un chemin de relation avec Dieu qui s’efforce de vivre pleinement l’Incarnation.
C’est un chemin qui peut allumer en nous le feu de la vie chrétienne et nous introduire dans le mystère du Christ. La prière franciscaine est dynamique parce qu’il s’agit d’une participation au Corps mystique du Christ. Dans cette tradition, la prière relève nettement de l’Incarnation ; elle est centrée sur la personne de Jésus Christ. La prière franciscaine est contemplative et cosmique. C’est un type de prière qui pousse à trouver Dieu dans les vastes recoins de l’univers.
La prière est cette relation avec Dieu qui ouvre les yeux des croyants à la sainteté de toute vie. Tout ce qui existe reflète la bonté de Dieu. La prière est la respiration du Saint Esprit au-dedans de nous, respiration par laquelle nos yeux s’ouvrent à la divine bonté qui pénètre notre monde de toutes parts. Finalement, la prière franciscaine est évangélisatrice. C’est un éveil à la Bonne Nouvelle de Jésus Christ et à l’amour de Dieu répandu pour nous dans le Christ.
Ceux qui cherchent Dieu sur le chemin de la prière franciscaine auront à être transformés par celui qu’ils cherchent, celui qu’ils veulent aimer. (quatrième de couverture)