L’expérience des béatitudes : la rencontre du lépreux


François se souvient de ses débuts

C’est au cours de l’été 1226, quelques mois avant sa mort que François dicte son Testament (voir le début de ce document ci-dessous).
François sait que son pèlerinage terrestre touche à sa fin. Depuis le début de sa conversion qui remonte à une vingtaine d’années, il s’est efforcé de répondre à sa vocation : vivre selon l’évangile, pratiquer l’humilité et la pauvreté de son Seigneur Jésus-Christ, pour ressembler de plus en plus à son modèle. Quelques mois auparavant, le Seigneur l’avait marqué des stigmates de sa passion. Il lui faisait ainsi sentir que son ardent désir de ressembler à son maître, touchait à son accomplissement. Il aurait pu prendre à son compte la parole de St Paul : « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé ma course. »
C’est alors qu’il éprouve le besoin de relire l’histoire de sa conversion et du début de son Ordre.

Un jeune homme habité par de grands désirs

Les biographes nous décrivent le jeune François Bernardone, comme un garçon aussi généreux que rempli d’ambitions. Sa sensibilité d’adolescent a été très marquée par les chansons de troubadours et les romans de chevalerie.
Pourquoi alors, s’est-il demandé, ne pas monter d’un échelon dans l’échelle sociale ? Pourquoi le bourgeois jeune et riche qu’il était n’accéderait-il pas au rang de la noblesse ? Le meilleur moyen pour y parvenir lui semblait être de se distinguer par une conduite héroïque sur un champ de bataille, et de se faire armer chevalier.
En novembre 1202, une opportunité se présente : une guerre vient d’éclater entre Assise, sa vielle natale et Pérouse, la ville voisine et concurrente. Il s’engage avec plus d’enthousiasme que d’expérience ; à la bataille de Ponte San Giovanni, il est fait prisonnier.
Il revient à Assise après un an de captivité, sa santé physique et son moral en ont pris un choc. Toutefois, il n’a aucunement renoncé à devenir chevalier lorsqu’une autre opportunité se présente au printemps 1205. Il achète un cheval, se procure une somptueuse armure et il repart. Il a l’intention de rejoindre Gauthier de Brienne qui combat dans le Sud de l’Italie. Arrivé à Spolète, au cours de la nuit, il entend une voix qui lui demande : « François, qui vaut-il mieux servir : le maître ou le serviteur ? »
- « Le maître  », répond-il
- « Alors retourne à Assise continue la voix, c’est là qu’on te dira ce que tu dois faire ».
Dès le lendemain, il retourne à Assise. Il participe de nouveau aux réjouissances bruyantes de ses anciens compagnons de fête, mais le cœur n’y est pas. Ses proches ne le reconnaissent plus, il éprouve un immense besoin d’intériorité, de réflexions solitaires. Il passe de longues heures en prière dans les églises et les grottes des environs d’Assise. Dans l’angoisse, il cherche un sens à sa vie.

Le Seigneur lui-même me conduisit

C’est à cette période de son évolution que se situe l’événement qui, à 20 ans de distance, lui paraît décisif pour l’orientation de la suite de sa vie. François a bien conscience que cette inspiration de servir les lépreux et de les soigner, ne vient pas de sa nature, pourtant généreuse : « le Seigneur lui-même me conduisit au milieu d’eux », écrit-il.
Un jour qu’il parcourait à cheval la campagne d’Assise, il rencontra un lépreux. Il y avait plusieurs léproseries dans les environs de la ville. François éprouvait la même horreur que les gens d’alors pour les lépreux. C’était chez lui plus que de l’horreur : une véritable répugnance. Cette fois pourtant, se faisant violence, il descendit de son cheval, donna une large aumône au lépreux et lui baisa la main. Quelques jours plus tard, il se rendit dans un hôpital de lépreux, pensa leurs plaies, leur apporta son aide financière et leur baisa les mains en signe de respect.
C’est alors qu’il fit cette expérience spirituelle qui après tant d’années suscite encore son étonnement et son admiration : « Ce qui m’avait paru amer, fut changé pour moi en douceur, pour l’esprit et pour le corps. »
Que s’est-il passé ? Il est évident que ce jeune homme n’a rien d’un « maso » ! Quel est ce sentiment de joie et de plénitude assez fort pour amener cet assoiffé de prestige à descendre au rang des exclus ?
François sur le moment ne le comprit pas. Il se laissa seulement conduire par l’Esprit du Seigneur, comme il le recommandera plus tard à ses frères.

La joie des Béatitudes

En fait, ce que François nous décrit à sa manière simple et concrète, c’est la joie des béatitudes. La sagesse évangélique est tellement paradoxale face à la sagesse humaine, que nous avons du mal à y croire. Elle nous invite à voir le Christ pauvre dans la personne du souffrant, du nécessiteux de l’exclus. Elle nous invite au pardon des offenses. Elle nous invite au besoin, à renoncer à certains de nos droits pour rétablir la paix, à préférer la douceur à la violence, à supporter patiemment les épreuves et les injures. Tout cela, pour nous comme pour François parait bien « amer » à notre sensibilité spontanée.
Lorsque avec sincérité et bonne volonté, une personne commence à se dégager de son égocentrisme, lorsque dans sa conduite, elle se fie davantage à la Parole de l’Écriture qu’à son propre ego, elle commence à dépasser la sagesse terrestre pour accéder à la sagesse du Royaume de Dieu. Elle s’ouvre alors à l’Esprit-Saint qui a inspiré l’Écriture et qui a reposé sur le Christ tout au long de sa vie terrestre. Souvent, alors, cette personne fait l’expérience, dans un son être des « fruits de l’Esprit-Saint  : amour, paix, patience, douceur, maîtrise de soi ». Ga 5,22.
Cette expérience peut être plus ou moins forte, pour François elle fut profonde et décisive. Ces fruits de l’Esprit, nous ne pouvons pas nous les procurer par nous mêmes, ce sont des dons gratuits que le Seigneur accorde à qui il veut, quand il veut et comme il veut.
En bénéficient habituellement : les pauvres de cœur, les cœurs purs, les artisans de paix, ceux qui cherchent plus que tout le Royaume de Dieu et sa justice.
Frère François, apprends nous les béatitudes.

Fr. Marcel Connault

Voici comment le Seigneur me donna
à moi, frère François
La grâce de me convertir :
Au temps où j’étais encore dans les péchés,
La vue des lépreux m’était insupportable.
Mais, le Seigneur lui-même,
me conduisit au milieux d’eux.
Je les soignais de tout mon coeur.
Et au retour,
ce qui m’avait semblé si amer,
fut changé pour moi,
en douceur
pour l’esprit
et pour le corps.
Ensuite, j’attendis peu
et je dis adieu à la vie mondaine.

du Testament de saint François