Marie-Benoît Péteul, le Père des Juifs (II)


JPEG - 34.4 ko
Le P. Marie-Benoît, en 1984, lors de la cérémonie de remise des insignes d’officier de la Légion d’honneur

Ce soir-là, la sonnette retentit une fois de plus au couvent des Capucins. Au frère portier qui vient ouvrir, les trois visiteurs demandent à parler au « Père des Juifs ». Pas de doute possible, c’est le Père « Benedetto ». Ainsi est appelé le Père Marie-Benoît (Pierre Péteul), officiellement professeur de théologie au couvent Saint Laurent de Brindes à Rome, officieusement inlassable bon samaritain pour le peuple juif pendant la deuxième guerre mondiale.

Du Maine-et-Loire à Rome

Pierre Peteul, né le 30 mars 1895, au Bourg d’Iré (Maine et Loire) est brancardier aspirant au 15e Tirailleurs pendant la « Grande Guerre » et ajoute la Campagne du Maroc à son expérience militaire. Croix de guerre et cinq citations marquent ces années qui l’ont certainement rendu familier du danger, de la souffrance et ont éprouvé son courage et sa résistance. Puis un beau bouquet de jalons spirituels et intellectuels : vœux solennels, prêtrise, doctorat en philosophie. Le voici professeur et directeur spirituel au scolasticat de son Ordre à Rome. La langue italienne et la culture biblique sont désormais une seconde nature.

L’occupation, que faire ?

En 1939-1940, le Père est interprète à l’État-major du Général Billotte à la 15e D.I, à Marseille. Démobilisé, il reste sur place et participe à la Résistance, aide des aviateurs anglo-américains, des français et des alliés poursuivis par la Gestapo. « ...Comment ai-je commencé ? C’était comme une prédestination. A peine arrivé au couvent à Marseille, dès 1940, une famille juive en peine vint me trouver, puis une autre, puis une autre. Je pris contact avec les organisations juives etc. Et voilà toute l’histoire. »

Le couvent des Capucins de Marseille, 51, rue de la Croix de Régnier, est son premier quartier général : « Des milliers de faux-passeports, certificats de baptême et autres papiers « aryens » sortirent des presses installées dans les caves et, par leur secours inestimable, des centaines de réfugiés purent même franchir la frontière espagnole ou suisse. Le Père Marie-Benoît leur procure cartes d’identité, asile, départ pour le maquis, l’Espagne, la Suisse, en collaboration avec les comités juifs de Marseille (évasions du camp des milles), Nice, Cannes... Le Père Marie-Benoît avait pour alliés des résistants français et l’union générale des Israélites de France, mais il devait rapidement devenir l’objet de la surveillance de la Gestapo et lorsque les troupes allemandes eurent envahi la zone libre, les voies de l’évasion vers l’Espagne ou la Suisse se virent condamnées. Le seul passage praticable passait par la Riviera et la Haute Savoie, tenues par des contingents italiens perplexes et flottants. A Nice, le Père Marie-Benoît réussit à gagner la sympathie et l’assis-tance de fonctionnaires italiens et, avec leur aide et des fonds émanant des institutions juives, parvint à faire passer des milliers de juifs en zone d’occupation italienne.... »

Sauver les réfugiés

Avec le Père Marie-Benoît qui raconte lui-même ses activités de Résistant, nous pouvons revivre ces heures tragiques. C’est ainsi que les Fallmann croisèrent sa route. « Réfugié en France à Villelaure (Vaucluse), avec sa femme, Ida, et ses deux filles, Rachel et Esther, Monsieur Fallmann fut arrêté, déporté, et ne revint plus... Les trois femmes réussirent à s’échapper et vinrent à Marseille où je les pris en protection et les cachai dans un couvent. En janvier 1943, elles tentèrent de passer en Suisse, mais elles furent refoulées. Elles revinrent à Marseille puis je les envoyai à Nice, où les comités israélites aidaient leurs coreligionnaires pendant l’occupation italienne. Lorsque les troupes allemandes envahirent la région, elles s’enfuirent en Italie, et vinrent jusqu’à Rome. De mon côté, j’avais rejoint mon poste au Collège International des Capucins de Via Sicilia, 159. Mes trois protégées se trouvèrent de nouveau dans le plus grand danger lorsqu’en septembre 1943, les troupes allemandes occupèrent Rome. J’y eus encore un comité clandestin d’assistance et dus cacher, nourrir et vêtir madame Fallmann et ses filles... A plusieurs reprises, il fallut leur éviter des arrestations, les faire changer précipitamment de domicile. Les enfants furent malades, je dus les faire soigner en cachette. Vie de véritable persécution... »

Des bateaux pour les Juifs

En juin 1943, le père « Benedetto » participe à un projet magnifique imaginé par Angelo Donati (juif italien directeur de la Banque de crédit Franco-Italienne) : le transfert par bateaux de 30000 juifs de la côte italienne vers l’Afrique du Nord. Les témoignages sur ce projet sont nombreux, comme le récit poignant de Marianne Spiert-Donati, fille adoptive de l’initiateur de ce plan audacieux :

« ...Après cinq années de vie heureuse à Erfurt, après cinq années de bonheur à Bruxelles, j’allais vivre cinq années de détresse, cinq années qui virent la perte de mes parents, puis notre fuite en Italie, avant de revenir à Paris en 1945... Angelo Donati avait conçu le projet de faire partir en Italie des milliers de juifs résidant dans la zone d’occupation italienne (du sud de la France) ; ceux-ci devaient, sous protection italienne, franchir la frontière par les Alpes et descendre vers Gênes dans des camions affrétés par les Italiens. Là les auraient attendus quatre navires alliés qui devaient les transporter en Afrique du Nord. Angelo Donati travaillait avec un Capucin, le Père Marie-Benoît, qui partit pour le Vatican informer le Pape du projet. »

Le Vatican

Le père Marie-Benoît sollicite en effet pour les réfugiés juifs l’appui du Pape Pie XII. A l’audience du 16 juillet 1943 où il accompagne le Père Général, le père Marie-Benoît expose le projet Donati, ainsi que les demandes d’aide des organisations juives, pour que le Pape fasse pression sur le gouvernement italien et les alliés.

16 Juillet 1943 : « J’expose au Souverain Pontife le projet Donati, tel que je le connaissais alors, je parle de l’attitude de la police de Vichy, ce qui provoque la réflexion du Pape : “On n’aurait pas cru cela de la France ». Je présente ensuite à Pie XII le texte suivant : « Voici... quelques demandes que j’ai à présenter en (leur) nom au Souverain Pontife :

  1. Juifs déportés : 50000 juifs environ français ou étrangers, ont été déportés de France par la police allemande. Un tout petit nombre d’entre eux ont pu jusqu’à présent donner de leurs nouvelles. Serait-il possible au Saint-Siège d’organiser des recherches concernant ces malheureux...
  2. Camps de concentration en France : Une intervention du Saint-Siège pourrait-elle améliorer la triste situation de ces camps... Le Saint-Siège pourrait-il suggérer aux nations alliées de faire pression sur l’Axe en menaçant de recourir à des mesures de rétorsion...
  3. Juifs espagnols se trouvant en France : Il y a urgence à ce que l’Espagne protège « ses juifs » efficacement d’une manière immédiate, par exemple en leur donnant des papiers provisoires. Le Saint-Siège pourrait-il dire un mot dans ce sens au gouvernement espagnol ? »

Le Pape me dit : « cela m’intéresse, je vais m’en occuper ». Et, avec le P. Général, je me retire. Le Pape dut transmettre mon texte au Cardinal Maglione, secrétaire d’État ». [...] Une petite note de la main
de Monseigneur Jacques Martin, du 5 août 1943, confirme que « les papiers du père Marie-Benoît sont à l’étude. On s’occupe de ses suggestions, auxquelles, en partie du moins, il est donné suite. Si des explications orales sont nécessaires, on le convoquera, comme convenu, mais il ne semble pas. ...

JPEG - 33.9 ko
En 1976, lors d’un défilé en compagnie du Baron Rotschild, des grands Rabbins Kaplan et Meïer Jaïs

Le père Marie-Benoît poursuit son récit : « Je n’ai reçu aucune mission du Vatican, car j’y étais inconnu. Le secrétaire des États-Unis, et l’ambassadeur d’Angleterre y étaient réfugiés. Nous sommes allés les trouver en cachette, selon l’expression de Donati. Ce n’est pas par esprit d’indépendance, ni par esprit d’indiscipline. Je n’étais nullement habitué à la Secrétairerie d’État. Mes compagnons juifs encore moins. Le Vatican, c’était pour nous une montagne. Nous étions pressés... »

Des trains, des abris, de l’audace

La chute de Mussolini accélère le retournement de situation en Italie, qui devient à son tour un lieu de tous les dangers pour les Juifs. Les allemands occupent la zone française jusque là sous protectorat italien. « Nous étions peut-être mille juifs réfugiés, et les Italiens n’ont pas voulu nous laisser aux mains des Allemands ; ils nous ont emmenés avec eux par trains. Un certain nombre d’entre nous a abouti à Milan. De Milan, ma sœur et moi avons préféré aller jusqu’à Rome, pensant qu’il serait plus facile de nous y noyer dans la masse. A Rome, nous avons vécu soit dans des hôtels, soit dans des couvents, soit chez des particuliers. C’est là que j’ai connu le Père Marie-Benoît et que j’ai commencé à travailler avec lui afin d’aider les juifs à survivre. Mais nous avons été dénoncés ; le Père Marie-Benoît s’est échappé de justesse, et j’ai été prévenu de ne pas retourner à mon logement... »

Autre récit qui relate le même événement : « Le 8 septembre 1943 est publiée la nouvelle de l’armistice entre les alliés et l’Italie. A ce même moment, un fort groupe de Juifs, voyageant vers Nice, vit, à Grenoble, son train soudain dévié sans savoir pourquoi ni comment, vers Turin, et entra en Italie. Ce groupe était dirigé par Monsieur Stéphan Schwamm, qui devint un ami précieux pour le Père Marie-Benoît.Instinctivement,le train poussa jusqu’à Rome, et on logea les arrivants à l’Orphelinat Israélite. Averti de leur arrivée, le Père Marie-Benoît vint aussitôt et reconnut plusieurs de ses protégés de Nice et Marseille. »

On s’organise

« L’encouragement du pape conforte le Père dans sa mission. Le couvent de la via Sicilia devient le lieu de ralliement des juifs italiens qui sont eux aussi menacés. Le père est vite contraint à chercher d’autres domiciles. Le trop célèbre Major Kapler a lancé contre lui un ordre permanent d’arrestation. Le Père Marie-Benoît distribue papiers d’identité, permis de séjour, cartes d’alimentation. Les responsables de la communauté juive romaine lui confient leurs archives. Le vaste projet d’évacuation vers l’Afrique du Nord mis en place avec Angelo Donati échoue, mais le Père, n’écoutant que son courage, se rend chez le chef de la Gestapo qui promet de ne pas intervenir, à condition que les juifs aient quitté Rome dans les meilleurs délais. Par une pure supercherie - la substitution de papiers d’identité - le capucin fit croire que tous étaient partis, alors qu’ils attendaient la libération dans la ville même sous de nouvelles identités.

Femmes et enfants

JPEG - 25.7 ko
L’arbre du P. Marie Benoît à Yad Vashem, Jérusalem

« Dans cette existence si mouvementée, il y eut des épisodes tragiques. Un jour, la Gestapo avait pris avec d’autres une malheureuse enfant de 7 ans, et elle était sur le point d’être déportée. Sa pauvre mère était désespérée, et nous suppliait de faire quelque chose pour sauver la petite. Nous allâmes de tous les côtés possibles pour obtenir des interventions. M. de Nieuvenhuis, ambassadeur de Belgique auprès du Vatican, qui nous aida efficacement en plusieurs circonstances, mit au courant de l’affaire le Saint-Siège. Swamm, que le nom de Lioré couvrait très à point, alla s’informer à l’administration de la prison où était enfermée l’enfant. On lui répondit que le transport dont elle faisait partie était sur le point de partir. J’allai alors chez le comte de Salis (délégué de la Croix-Rouge Internationale à Rome) et celui-ci, après beaucoup d’insistance se décida à intervenir auprès du Général allemand de la Place de Rome. L’enfant fut sauvée juste à temps et rendue à sa mère. ...D’habitude, nous envoyions les femmes enceintes dans une clinique de maternité, où j’allais expliquer le cas. Et puis, la naissance venue, j’allais avec Aaron trouver la nouvelle maman et lui présenter félicitations et cadeau du comité. »

C’est encore Myriam qui écrit dans son français imparfait et touchant : « savez-vous quelque chose d’une personne que j’ai connue bébé de 11 mois cachée avec sa mère enceinte... Elle est l’unique restée en vie et ne sait pas si elle est née en France ou en Italie... Avez-vous jamais entendu ces noms de Walter et Édith et d’un bébé né ? »

Le Père Benedetto laisse apercevoir dans son récit des événements une grande admiration pour ses jeunes traqués : « ... Une de nos jeunes juives, très courageuse, se chargeait à Rome du plus grand nombre de cartes d’identité fabriquées par nous et les emportait dans le nord, où elle les distribuait, et ainsi chaque jour nous arrivaient de nouveaux Français, Hongrois, Roumains, etc. En général ils avaient l’adresse du couvent, et de là Aaron ou un de ses lieutenants les répartissaient dans les pensions... »

La légende dorée

Les récits légendaires naissent aussitôt démentis par le Père...
« ... Quand les alliés sont entrés à Rome et que la foule juive s’est trouvée ainsi, spontanément, devant le temple, on ne réussissait plus à retrouver la clé, la foule était tellement confuse, le Temple avait été saccagé par les Allemands, qui sait où elle se trouvait. Alors au milieu de la foule est apparu le Père Benedetto, lequel révéla, et lui seul le savait, où se trouvait la clé. Ainsi il fut le premier qui remit le pied dans le Temple de Rome et a assisté à sa reconsécration, après la profanation des soldats allemands. »

Rien que la vérité

Peu de temps avant sa mort, il reçoit une lettre de « Myriam », qui avait 14 ans en 1943 : « Vous rappelez-vous encore de votre petite juive, maintenant 64 ans ! qui pour la première fois vous a rencontré au parloir de via Sicilia 159, vous demandant comment aider des juifs cachés à Florence en 1943 et qui est repartie avec des documents pour sauver des gens qui se trouvaient dans les montagnes à Borge San Dalmasio ? Maman (85 ans) que vous avez aidée à Rome avec ses 5 enfants ne vous oublie pas...
Dans ma première rencontre avec vous, vous me disiez : « continuez à être une bonne juive », je vous souhaite de continuer à être un bon chrétien...

Mme de Bangy

(Tous les textes cités proviennent des archives des capucins à Paris.)

voir aussi l’autre article du site consacré au P. Marie-Benoît