Pascal Aude : Mission/Transmission


le témoignage de F. Pascal Aude, au sujet de la mission

J’ai toujours perçu la mission comme un envoi précédé d’un appel. Chaque fois que j’ai reçu cette responsabilité missionnaire, elle était comme portée et soutenue par un désir d’intimité manifesté par le Christ. « Viens, et va ». Comme dans l’Évangile, Il rassemble et Il envoie. Et en Le quittant, je savais que j’allais à Sa rencontre.

Aussi loin que je me souvienne, la première conscience d’une mission avait jailli d’un événement fortuit à la sortie du lycée Saint Charles, à Marseille, une violente bagarre. Avec Guy-Marc, un ami de l’aumônerie, nous nous étions spontanément interposés, en prenant des coups au passage. A l’issue de échauffourée, nous sommes repartis tout guilleret, avec le sentiment d’avoir posé un acte qui nous dépassait. Nous sommes allés tout aussi spontanément le confier, dans la prière, au Maître de la Paix. C’est dans l’apprentissage de cette intimité avec le Maître et l’Ami que la mission allait prendre forme doucement, dans l’oratoire de l’aumônerie, sur le banc de la prière du matin, silence habité avant le chahut des cours. Un slogan s’étalait sur le mur du couloir de ce lieu où j’ai passé sept ans de ma jeunesse : « Une foi qui n’agit pas est une foi morte ! ». Cette phrase choc ne nous conduisait pas à proclamer Jésus Christ à tout bout de champs. Elle nous menait à deux ou trois, tranquillement, régulièrement, à l’étage de l’hôpital de la Timone, où des enfants gravement malades assistaient à notre représentation théâtrale de marionnettes imaginée dans l’improvisation, en montant l’ascenseur. Cette conviction vindicative, et presque pélagienne, de Saint Jacques, nous faisait patiemment décoller des timbres, trier des médicaments pour le dispensaire des missionnaires capucins de Bossangoa, en Centrafrique. La mission, c’était donner de mon temps, allumer la joie dans des cœurs fatigués, faire partie d’une aventure collective qui me dépassait. Ça n’a pas vieilli, ça l’est toujours !

Pendant mes études supérieures, je donnais tout naturellement un coup de main pour l’animation liturgique des messes du samedi en bordure du Tarn, à un modeste curé de campagne qui n’était autre que notre professeur de chimie organique, un vieux jésuite, timide et bon. En conduisant à toute allure une 2 CV cahotante, sur les routes étroites de son secteur paroissial, il servait en véritable apôtre des communautés minuscules mais très signifiantes pour le tissu rural. Je ne me doutais pas que, quelques années plus tard, un de mes frères capucins allait servir, dans le même sillage, ce même secteur. Il allait aussi s’engager, et l’Église avec lui, dans le combat des ouvriers de Molex pour leur dignité. Cela reste pour moi une préfiguration de l’Église du XXIe siècle, sans prétention, sans tape-à-l’œil, mais résolument présente aux réalités des hommes et des femmes. Du bon levain dans la pâte.

Mon engagement dans la vie religieuse et quelques années d’études de théologie plus tard, après la Lettre aux catholiques de France, je perçois plus que jamais la mission comme un jaillissement à partir d’une intimité cultivée dans le silence, dans l’aridité souvent, avec d’autres. Le Christ m’envoie parce qu’il m’a appelé, je ne fais que répondre, du mieux que je peux, et obéir, après avoir discerné : c’est bien Lui qui m’envoie ? et en suis-je capable ? La mission reste ainsi, principalement, pour l’instant, de l’ordre du témoignage de vie. Vie fraternelle au milieu des hommes et des femmes, vie de travail ordinaire, vie de chrétien qui cherche Dieu dans son existence et dans le monde. Témoignage explicite, la plupart du temps, mais discret, avec la prudence nécessaire à l’apprivoisement dans les relations.

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Ma mission dans le dialogue inter-religieux, je l’ai reçue en même temps que mon appel à la vie religieuse. Elle s’est épanouie pendant ma formation. Elle venait de l’intuition que la Trinité habite et travaille le cœur de toute personne qui cherche l’absolu et que les grandes traditions religieuses de l’humanité, dans la mesure où elles ont cultivé cette quête, sont susceptibles de dévoiler des facettes pour moi inédites du Dieu Unique et trois fois Saint. Le dialogue avec d’autres croyants devient alors un enseignement théologique et une stimulation pratique au respect et à la courtoisie (et j’en ai besoin !). Il me conduit à méditer sur le sens historique concret de cette diversité des religions : qu’est-ce Dieu veut nous dire à travers ces frères et sœurs dont je ne comprends pas toujours les croyances, mais dont j’admire souvent la sincérité, la droiture et la profondeur ?

Je ne prêche que rarement, et si possible sous un mode pédagogique : je tente de conduire des personnes à la découverte de ce qu’ils savent déjà, du Christ déjà là, qui les cherche et les enseigne. C’est cette conviction qui m’habitait quand je prospectais pour implanter une nouvelle fraternité, à Montpellier : le Christ nous précède, il est déjà à l’œuvre quelque part où il nous attend pour la moisson. De même, lors de la récente fondation en banlieue parisienne, la mission confiée par mes frères devait trouver son terrain en suivant l’inspiration de l’Esprit, comme on suivrait des signes de piste. Le frère Marc et moi avions arpenté Villeneuve Saint Georges dans tous les sens. Et nous étions tout étonnés, et en même temps rassurés, de relire et de constater comment nous avons été conduit doucement vers le lieu que nous habitons aujourd’hui.

Ces deux fondations me donnent aussi une expérience de la mission résolument tournée vers le large. Mon cloître, c’est le monde, comme disait François d’Assise, et si possible, celui des petites gens. C’est à travers eux que le Christ m’appelle, et c’est vers eux qu’Il m’envoie en priorité. Dans ces marges de la société, banlieues et quartiers difficiles, c’est là que je trouve ma joie et que je la communique, dans cette exacte mesure. Car qu’est ce qui est transmis, au juste, dans ma mission ? Assurément pas des paroles pieuses, ni même à proprement parler spirituelles. Ce que j’ai l’impression de transmettre, c’est un goût, un désir, une joie, qui me sont donnés au préalable, ou plutôt, dans le même mouvement, qui ne m’appartiennent pas. Le goût des choses simples, ordinaires, où Dieu aime à se manifester. Le désir de la paix véritable, sans faux semblant, avec des frères différents et appelés, aussi. La joie de vivre au grand vent de Dieu, en liberté, en fraternité. Comme en pédagogie, il s’agit moins de remplir un vase que d’allumer un feu. Celui de la quête patiente et partagée de Dieu-mystère-du-monde.

décembre 2010