« Quelques heures de printemps » de Stéphane Brizé


Les apparences d’une vie sans histoire

Une histoire linéaire et dépouillée de tout artifice qui se déroule à la hauteur d’une vie quotidienne d’apparence lisse et banale, faite de tâches ménagères répétitives où règne un profond silence sur fond bruyant d’objets familiers que l’on déplace. À première vue, il semble qu’il n’y ait rien à dire à moins que le drame soit bien caché, derrière

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l’épaisseur des apparences d’une vie rangée. Nous entrons progressivement dans le face à face sans concession d’une mère et d’un fils. Tous les deux peinent à sortir de leur profonde solitude et de leur chacun-pour-soi, pour faire place à l’autre et se manifester une affection familiale. Les sentiments ne passent pas, ou si mal, par l’entremise du chien de la maison et les attentions d’un voisin prévenant et discret.

Des acteurs remarquables, habités et sensibles, pour des héros bien ordinaires

Hélène Vincent dans le rôle de la mère (Yvette) et Vincent Lindon (Alain), dans celui du fils, campent avec justesse et sensibilité deux solitaires peu gâtés par la vie qui se disputent un même espace vital sans vouloir le partager. Yvette est dans sa maison et entend bien y faire régner l’ordre de ses habitudes et de ses maniaqueries. Elle a organisé sa vie et fait face avec réalisme et courage à une maladie dont l’issue est incertaine. Elle n’est allée que deux fois voir son fils durant ses 18 mois de prison.
Alain, sorti fraîchement de tôle retrouve difficilement du travail et se trouve donc obligé de loger chez sa mère. Il ne supporte pas la vie réglée, sans fantaisie ni rêve, de sa mère, veuve depuis plusieurs

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années. Pourtant Alain retrouve inopinément une part de rêve et d’amour auprès d’une jeune femme entrevue dans un bowling. Mais il se sent rejeté par le monde du travail et n’a plus confiance en lui, gardant pour lui la honte de la prison. Pour la mère comme pour le fils, la vie est pesante, l’affrontement au réel est dur et l’avenir est de plus en plus sombre.
Avec cette coexistence non pacifique de la mère et du fils, malgré quelques tentatives de rapprochement, une seconde question de fond s’ouvre dans le quotidien de ces deux personnages, loin de toute idéologie, mais dans la profondeur des convictions et du vécu de l’un et de l’autre.
Alain, au détour d’un fond de tiroir où il cherchait un médicament pour dormir, découvre des papiers signés par sa mère. Celle-ci prévoit, l’heure venue, si sa maladie empire et est incurable, de recourir au suicide assisté que propose une association autorisée en Suisse. Son médecin, qu’Yvette rencontre régulièrement et en qui elle a confiance, lui parle aussi des soins palliatifs qui sont un autre choix possible et qui correspondent au choix préférentiel du médecin. Mais Yvette, que peu de choses retiennent à la vie, qui ne supporte pas son fils venu déranger ses habitudes, a longuement réfléchi et dira de façon farouchement déterminée qu’en se donnant la mort elle pourra enfin poser un acte délibéré et personnel. Lors de la venue des deux visiteurs de l’association suisse, chargés d’expliquer à la mère devant son fils le détail de la démarche concrète à effectuer jusqu’au geste fatal, on demande à Yvette si elle a été baptisée. Elle répond oui, mais qu’elle ne pratique plus depuis longtemps et ne sait pas si il y a quelque chose après la mort.

Une détresse insondable et une misère cachée

Yvette est peu sensible aux questions métaphysiques, philosophiques ou religieuses. Elle est de tempérament pratique et concret. Elle pose avec détermination des actes sans retour avec la même application qu’elle met à faire son lit, à compléter son puzzle ou

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à faire sa cuisine. Sans trembler, elle prépare ses effets personnels pour le grand départ, range sa maison, enfourne ses dernières confitures de pomme, sans émotion apparente ni regret. Yvette sait occuper son temps, écoute la radio ou la télévision, se documente, mais toujours avec un regard absent ou fermé sur un secret qui la noue. Elle agit avec une logique froide, implacable quasi mécanique, comme si elle avait évacué définitivement toute émotion. Pourtant lorsqu’Yvette revoit et trie des photos de famille à côté de son fils, elle suscite indirectement un dialogue, mais celui-ci tourne court ! Sans mot dire, Yvette fait disparaître le passé, maîtrise le présent et se ferme à l’avenir !
Nous sommes atterrés par cette sorte de vide spirituel et culturel dans la vie d’Yvette qui entraîne son fils dans le même abîme. Celui-ci ne peut qu’accompagner et respecter la décision de sa mère, impuissant à y faire barrage et à lui manifester combien il tient à elle et a besoin de sa présence. Nous sommes devant deux pauvres êtres démunis pour donner un nom à leur détresse et incapable de s’ouvrir un nouvel horizon, un avenir familial dans un appui mutuel. À la misère morale s’ajoute le désert de leur monde relationnel, l’incapacité de saisir les perches tendues : celle venue du médecin ou du voisin bienveillant, ou encore l’amitié et la compassion de la jeune fille rencontrée au bowling. Yvette se sent inutile sur cette terre et Alain, bourru et violent, ne sait comment retrouver l’amour de sa mère et lui être utile. Ils se sont enfermés l’un et l’autre dans leur monde de souffrances et d’incommunicabilité comme dans une bulle. Et pour Yvette, la délivrance, le moyen d’échapper à cette vie privée de sens, c’est la mort par suicide assisté.

L’ultime aveu avant le grand silence

Cependant au tout dernier moment, la mère et le fils arrivent à s’avouer dans la douleur et un déchirement suprême leur amour mutuel. C’est un cri d’amour, ultime, un aveu arraché des entrailles d’Yvette vers son fils auquel Alain répond dans un même élan vers sa mère. Mais il est trop tard pour faire machine arrière. La mort est déjà là, et la toute première étreinte de la mère et du fils sera aussi la dernière. Elle vient apposer un sceau irréversible sur leur histoire familiale et jeter une trop brève lumière sur leur reconnaissance mutuelle.
Rendus muets, paralysés, infirmes par des liens familiaux inaboutis, douloureux et inavoués et des échecs personnels, Yvette et Alain auraient dû pouvoir se porter l’un l’autre et apprendre à se confier mutuellement. Mais il serait trop facile de s’écrier quel gâchis, quel dommage, que d’actes manqués pour se dire : « je t’aime, ou je compte sur toi ! ». Ces vies sacrifiées ont souffert comme beaucoup d’autres, d’avoir manqué massivement de repères, de lumières et de connaissances capables de les sensibiliser à d’autres approches positives de la vie, y compris de la vie diminuée, fragilisée à plus ou moins long terme.

« Quand on a que l’amour à s’offrir en partage » (chanson de Brel)

Peu sensibles, ou voire même rétifs, à la dimension d’une espérance chrétienne, avec la perspective d’une rencontre par-delà la mort, avec un Dieu de pardon et d’amour, Yvette et Alain ne pouvaient pas s’appuyer sur cette foi qu’ils ne partageaient pas. Yvette se sentant inutile et profondément déçue par son fils, ne pouvait pas se projeter dans un futur où elle aurait continué d’accompagner son fils en le soutenant moralement. Alain ne demandait d’ailleurs pas cela à sa mère et l’empêchait donc de continuer son rôle de mère.
Ayant peu d’amis, sauf son voisin, récompensé de sa fidélité par des pots de confiture plus que par des confidences ! Yvette manque

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cruellement de liens humains et n’est donc retenue par aucun. Son geste dramatique s’apparente à ce qu’elle a tenté de faire en empoisonnant son chien, quelque temps avant de partir pour la Suisse : ne rien laisser derrière elle. Encore une manière pour elle de mettre de l’ordre dans sa vie.
Entrée dans une logique de dénouements progressifs et systématiques de tous les liens qui la rattachent à la société humaine, elle réalise peut-être au tout dernier moment, le puissant lien charnel qui la rattache à son fils et dont elle ne soupçonnait pas la résistance et l’importance ! Pourtant par cette porte de la maternité qui lui a permis de donner vie autrefois à son fils, elle accepte tardivement en lui avouant qu’elle l’aime, de lui donner vie une seconde fois, à ce fils qui se trouve enfin reconnu et aimé ! Ainsi, comme en creux, se trouve rétabli un ordre des choses où la nature et la grâce peuvent enfin faire leur chemin mystérieux en elle comme en son fils.
Pour les baptisés qui cherchent à vivre de la source vive de leur baptême, il n’y a qu’un ordre des choses : celui qui procède de l’amour du Père, du Fils qui a sacrifié sa vie pour que nous vivions de la sienne, en nous aimant les uns les autres, et de l’Esprit Saint en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être.
Où sont donc « ces quelques heures de printemps » promises avec le titre du film ? sinon dans les esquisses de rapprochement de la mère et du fils, et dans les ultimes gestes d’amour et de reconnaissance où nous sont données « les promesses de l’aube » !

Fr. Gilles Rivière Capucin - Blois