Saint François et le Christ aux Liens


La cathédrale de Nevers, dans le bas-côté nord, possède un tableau remarquable par ses dimensions et d’un intérêt certain aux niveaux culturel, historique et spirituel. On y reconnaît à gauche le Christ aux outrages, lié et couronné d’épines. Lui faisant face à droite, la Vierge Marie. Entre les deux, saint François d’Assise prosterné devant le Seigneur. À l’entour, quelques témoins assistent à la scène tandis qu’en arrière-plan, devant un prêtre à l’autel, un couple princier participe à une cérémonie liturgique, entouré d’une petite assistance. Enfin, au centre géométrique de la composition, un retable orné d’un tableau lumineux. Cependant qu’aux pieds du Christ, à même le sol et bien en évidence, une corde semble oubliée là comme par négligence. Est-ce bien sûr ?

Regardons les choses de plus près

La représentation picturale du Christ aux outrages s’inspire des récits évangéliques où la scène de dérision se retourne en glorification du Rédempteur. Le Christ n’y est-il pas assis tel un roi sur son trône ? Le manteau de pourpre, la couronne d’épines soulignent sa dignité royale et divine tandis que le nimbe de lumière autour de sa tête couronnée d’épines signale la Seigneurie du Sauveur. Sa nudité rappelle son dépouillement, sa radicale pauvreté. Ce Christ présente à saint François la corde entravant ses poignets tandis que celui-ci, humblement prosterné tel un serviteur devant son Seigneur, la reçoit pour en ceindre ses propres reins. Debout, en arrière de saint François, la Vierge Marie, d’une main protectrice et toute maternelle le présente à son Fils.

La cordelière franciscaine

Laissant aux érudits le soin de répondre aux questions de leurs compétences, recueillons, pour notre part, le message de cette composition.
Il faut pour le déchiffrer nous référer à la vie de saint François, à sa vocation ainsi qu’à celles de l’ordre franciscain, son histoire, sa spiritualité, ses relations, l’étendue et la variété de son influence séculaire.

La cordelière devint, dès le XIIIe siècle, un emblème héraldique. Comme celle posée sur les marches du trône, elle est faite de deux ou plusieurs cordons à nœuds serrés, souvent entrelacés. Elle nous ramène à la vocation de saint François d’Assise. Lorsqu’à la Saint-Mathias de 1209, il entendit l’Évangile de la mission des apôtres envoyés par le monde sans bourse, ni bâton, ni tunique, ni chaussures, « débordant de joie et sans retard, nous dit son premier biographe, François délace ses chaussures, quitte son bâton, ne garde qu’une tunique et remplace sa ceinture par une corde » [1]. Dès lors, la Corde entre dans la Règle des Frères Mineurs comme signe et insigne de la pauvreté évangélique. Lorsque saint François et saint Dominique se rencontrèrent à Rome vers 1217 ou 1218, celui-ci demanda à François de lui donner sa propre corde en souvenir de leur amitié [2]. Par la suite, reconnaissables à leur corde, les Franciscains furent communément appelés Cordeliers par le peuple. on donna par contre le nom de Cordigères aux membres de l’Archiconfrérie du Cordon de saint François [3]. Dès lors fleurirent partout monuments et œuvres d’art illustrant cet emblème jusque dans les armoiries des nobles [4].

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Le Christ aux liens, Cathédrale de Nevers

La corde franciscaine inspire les artistes

Le tableau de Nevers n’est pas unique. Le thème de Saint François et du Christ aux liens connut une certaine vogue au cours des siècles.

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Ces tableaux offerts à des chapelles franciscaines, en différentes circonstances, par divers donateurs, illustraient pour les Frères Mineurs, pour les Clarisses, pour les membres du Tiers-ordre séculier l’idéal du saint d’Assise et notamment la « Très Haute Pauvreté » évangélique. Avec quelques variantes au gré des circonstances, voire aux intentions des donateurs ou à l’inspiration des artistes, on retrouve les mêmes éléments : le Christ aux outrages offrant sa corde à saint François et à ses nombreux imitateurs, religieux ou laïcs.

Ainsi une huile du Frère Luc, peintre récollet (1615-1685), se voit au Musée Municipal de Châlons-en-Champagne. Elle représente les patrons du Tiers ordre, saint Elzéar (1295-1323) et la bienheureuse Delphine (1284-1360) recevant des mains de saint François, diacre, la cordelière qui les relie au Christ aux outrages et couronné d’épines. La Vierge en est absente.

La bibliothèque des Franciscains de Toulouse possède un manuel daté de 1625 intitulé « État et pratique des vertus nécessaires à tout confrère. Dressé en faveur de la Confrérie érigée en mémoire des sacrés liens de Jésus-Christ sous le titre du Cordon du Glorieux Père Saint François ». Ce titre est surmonté d’un dessin du Christ aux outrages dont les liens rejoignent saint François et se prolongent en trois branches : l’une va vers ce qui semble être saint Antoine, puis face à face, vers un roi de France et un pape, sans doute Sixte V. Des textes en latin illustrent l’ensemble : « Un triple cordon se rompt difficilement » (Ecclésiaste, Qo 4,12), et « Le cordeau est tombé pour moi sur un lieu de délices » (Psaume 16,6). Là encore, la Vierge est absente.

Le trésor de la cathédrale du Puy-en-Velay possède un tableau votif daté de 1584, offert par la famille de Senecterre, mettant en valeur, au premier plan, Mgr Antoine de Senecterre, évêque du Puy, son frère François, sa femme et leur fille. En retrait, on aperçoit Saint François et le Christ aux outrages dont les cordes sont bien en évidence. Ce tableau est l’œuvre d’un peintre piémontais nommé Bonagloius [5].

Notre-Dame des Anges offre saint François â son Fils

La présence humble, dominante et offrante de la Vierge ravit les anges du haut du ciel. C’est l’allusion voulue à Notre-Dame des Anges et donc à la médiation de la Mère du Christ pour la naissance et la croissance du « charisme de saint François » par son ordre. Par son intercession, Elle obtient non seulement que toute la famille franciscaine soit solidement « reliée » à son Fils par une « Alliance » définitive, mais aussi que les pécheurs soient « déliés » de leurs fautes par le « Pardon d’Assise », l’Indulgence de la Portioncule. D’ailleurs, d’autres tableaux corroborent cette insistance, par exemple celui de Forcalquier intitulé « Le pardon concédé à la corde des Mineurs par les mérites de St François » avec allusion à l’indulgence accordée par le pape Paul V aux cordigères, le 11 mars 1607. Ce tableau interprète, à sa manière, la vision qu’eut saint François à la Portioncule en 1216. La Vierge y pose sa main gauche sur l’épaule de François et présente, en même temps, le célèbre cordon à son Fils ressuscité.

« Vinculum caritatis » (le lien de la charité), une société réconciliée

un cordon d’unité et d’amour universel, c’est ce que suggère la scène de l’arrière-plan. Devant l’autel, un cordelier remet le cordon à un couple royal, peut-être celui de Louis XIII et de la reine Anne d’Autriche. À droite, une communauté de Cordeliers, à gauche, une grande diversité où l’on voit un prêtre, des moniales, des tertiaires, des laïcs du tout-venant et — redescendons — jusqu’à une fillette ; bref, tous les âges sont rassemblés dans la Paix évangélique annoncée par saint François et son ordre. Couronnant le tout, au centre de perspective, un retable orné d’une scène de lumière : le séraphin glorifié marque François des stigmates de la Passion. C’est la synthèse de la conformité au Seigneur Jésus-Christ, source et sommet de la Grâce et annonce de la Gloire éternelle.

La dame en arrière de Jésus représente sans doute la commanditaire de l’oeuvre. L’auteur serait-il Jacques Blanchard (1600-1638) [6] ou quelque imitateur délégué ? La question reste ouverte.

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On trouve le cordon dans les armes de la reine Anne de Bretagne. Beaucoup de grandes dames, devenues veuves, rentraient au Tiers-ordre, si bien que cette corde franciscaine devint le symbole de la fidélité conjugale par-delà la séparation de la mort. Le lien entre tellement dans la vie courante — « lien conjugal », « liens fraternels » « liens sociaux » en tous genres — que nous n’y prêtons plus attention. Saint Paul ne dit-il pas aux Philippiens : « Je vous porte en mon cœur jusque dans mes chaînes pour l’affermissement de l’Évangile, vous qui partagez la grâce qui m’a été faite » ? [7]

F. Claude BILLOT, ofmcap

(article tiré de la revue Notre-Dame de la Trinité, novembre 2010)

Notes

[1Thomas de Celano, Vita prima, n° 22 Cf. Documents, p. 209.

[2Thomas de Celano, Vita secunda, n° 150 Cf. Documents, p. 450.

[3Cette archiconfrérie fut érigée par le pape Sixte Quint en 1585 par la bulle Ex supernae.

[4Cf. L’encyclopédie Catholicisme, aux mots Cordeliers et Cordigères.

[5Signalons encore à Rennes, au Musée des Beaux-arts, le tableau d’Agostino Carracci,« Les Cordons de St François ».

[6Jacques Blanchard fut surnommé « Le Titien français » pour sa façon de traiter la lumière.

[7Cf. Lettre aux Philippiens (1,7).