« Seigneur, celui que tu aimes est malade »

homélie du cinquième dimanche de carême A (Jean 11, 1-45)


Cinquième dimanche de carême A
(Jean 11, 1-45)
« Seigneur, celui que tu aimes est malade » : la parole de Marthe et de Marie est de tous les temps ; elle est d’aujourd’hui où tant de supplications montent vers le ciel, ou n’y montent même plus, dans la sidération face à l’épidémie, son ampleur et sa vigueur. Et pourtant, telle la veuve importune et la femme aux pertes de sang, nous voulons continuer à toucher le vêtement du Maître (cf Mt 9, 22) en l’interpellant : « Seigneur, celui que tu aimes est malade ». En parlant ainsi, Marthe et Marie « frappent à la porte du cœur » de Jésus ; « elles atteignent sa charité, elles s’efforcent de vaincre leur détresse par la force de leur amitié » écrit saint Pierre Chrysologue (Sermon 63). La prière de supplication n’est pas vaine, elle est relationnelle, elle est dialogue et non cri dans le vide. Et à deux reprises, rencontrant Marie et près du tombeau, Jésus « saisi d’émotion » ou « repris par l’émotion » fut effectivement touché au cœur et « en son esprit ». La compassion de Jésus est expression de la sympathie humaine et des entrailles de la Miséricorde divine.
Jésus laisse deux jours s’écouler avant de prendre la route de Béthanie. Ce temps est long, comme pour laisser la mort faire son œuvre jusqu’au bout et ainsi agir quand tout espoir humain est perdu que toute la violence de la désespérance terrestre se déchaîne. Alors que le danger plane plus que jamais sur la vie de Jésus, la mort de Lazare est comme « nécessaire », pour la foi des disciples, quand viendra le moment de la mort du Maître. Ces deux jours furent longs et sans doute insupportables pour Marthe et Marie, résignées, lassées, exprimant une forme de reproche, mais l’une et l’autre toujours traversée par la foi : l’une affirme qu’elle croit « qu’il ressuscitera au dernier jour », l’autre se jette à ses pieds. Jésus oriente la foi de la première - « moi, je suis la résurrection et la vie, celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » - et entre dans les sentiments de la seconde, pleurant avec elle.
Vient alors la parole d’autorité : « où l’avez-vous déposé ? » Jésus, qui auparavant invitait à la rejoindre pour voir où il demeurait (Jn 1, 39), se laisse maintenant conduire par d’autres : « Viens et vois » ! Puis, levant les yeux au ciel, il dit : « Père, je te rends grâce » (// Mt 11, 25-27) exprimant le mouvement de gratitude essentielle et fondamentale qui le conduit à ordonner d’une voix forte : « Lazare, viens dehors ! » « Et le mort sortit ! »
La prière de supplication n’est pas vaine car le Seigneur Jésus vient ! Il est proche de nous par le dialogue ou le silence, pleurant avec nous et rejoignant le lieu risqué où nous sommes déposés. Et là, au cœur de la souffrance et de la possible mort, monte sur ses lèvres, pour nous et avec nous, l’action de grâces : l’action de grâces de Jésus « n’est pas seulement proche de la souffrance humaine, elle passe par elle, elle la porte sans en rien laisser perdre, jusqu’à la suprême détresse. Elle est plus forte que la mort et elle exulte, non pas de l’avoir empêchée d’accomplir son œuvre, mais de triompher d’elle après l’avoir subie et lui avoir laissé déployée tout son pouvoir ».
Le mouvement de cette page d’Évangile rejoint celui de la tempête apaisée, lu et médité ce vendredi 27 mars, à Rome, par le pape François. Le réveil de Jésus dans la tempête n’est-il pas proche de son action de grâce devant le tombeau de Lazare ? Dès lors, « dans la même barque, fragiles et désorientés », tu nous invites Seigneur « à saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix ». « Nous avons une ancre : par ta croix, nous avons été sauvés. Nous avons un gouvernail : par ta croix, nous avons été rachetés. Nous avons une espérance : par ta croix, nous avons été rénovés et embrassés afin que rien ni personne ne nous sépare de ton amour rédempteur. Dans l’isolement où nous souffrons du manque d’affections et de rencontres, en faisant l’expérience du manque de beaucoup de choses, écoutons une fois encore l’annonce qui nous sauve : il est ressuscité et vit à nos côtés. »
frère Eric Bidot, ofm cap